Invitation au voyage. La Sicile d’André Maurel.

Rares sont ceux qui aujourd’hui connaissent André Maurel, ce journaliste et écrivain parisien né en 1863, décédé en 1943, auteur d’une trentaine d’essais, de romans et de mémoires, en contact avec D’Annunzio, Proust, Mallarmé, Gide et Mirbeau, amoureux de l’Italie qu’il parcourut avec passion de Venise à Naples, de la Calabre à la Sicile – voyages dont il nota ses «impressions» dans dix-huit récits, introuvables aujourd’hui sinon dans les fonds patrimoniaux de certaines bibliothèques ou dans les librairies françaises de livres anciens. Or les éditions Lussografica de  Caltanissetta viennent de publier, dans une élégante traduction en italien d’Anne-Christine Faitrop-Porta précédée d’une solide introduction, l’ouvrage qui offre sans aucun doute le plus d’intérêt, tant pour son contenu toujours actuel que pour l’enthousiasme communicatif manifesté par l’auteur : le récit sur la Sicile, qu’André Maurel, muni de son kodak, parcourut assidûment au printemps de l’année 1909 dans le but d’en proposer un « voyage pittoresque », non plus illustré de dessins ou de gravures comme aux XVIIIe et XIXe siècles, mais de photos, et qui, sous le titre La Sicile, fut publié en 1911, en grand format, chez l’éditeur Goupil.

Ce volume, paru tout récemment mais hélas dépourvu des 250 clichés signés Alinari et Brogi qui illustraient l’original (en raison du montant très onéreux des droits), on le lit attentivement, avec un plaisir continu. Quel dommage que l’original n’ait pas été réimprimé en France ! Ainsi l’intérêt de cette traduction est-il, entre autres, de l’avoir tiré de l’oubli et de le porter à la connaissance des personnes en mesure de comprendre l’idiome de Dante, et ces dernières l’apprécieront d’autant plus que, loin d’en donner une version dans la langue italienne la plus contemporaine, l’éminente traductrice lui a prêté une patine recherchée, conforme à l’écriture en usage chez les lettrés des premières années du XXe siècle.

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C’est à Messine que Maurel, alors âgé de 46 ans, commence son périple dans l’île. Il l’achèvera à Erice après être passé par Taormine, Catane, Syracuse, Agrigente, Palerme, Cefalù, Ségeste, Sélinonte, Marsala et Trapani. Sans doute le printemps est-il la saison idéale pour parcourir une île exceptionnellement riche en vestiges et jouir de l’exubérance sans pareille qu’offrent de vertes campagnes couvertes de fleurs et des jardins luxuriants, tandis que les sommets de l’Etna, lequel, imperturbablement, « si fuma la rischiosa sigaretta », sont recouverts de neige[1].

Mais ce ne sont pas des senteurs florales qui accueillent notre visiteur à Messine, en ruines suite au séisme qui, le 28 décembre 1908, dévasta la ville et ses alentours, jusqu’à Reggio Calabria. C’est saisi par l’odeur de putréfaction des centaines de corps encore enfouis qu’André Maurel parcourt les décombres, tentant de retrouver en mémoire les monuments qu’il a admirés lors d’un précédent passage, affligé de voir en morceaux la belle façade du Dôme dont les marbres colorés « chantaient » et des tesselles de mosaïques éparpillées parmi les débris. Sur ces lieux désolés il entonne la chanson de la belle épopée des Normands – Roger, Constance de Hauteville, jusqu’au grand Frédéric II – qui depuis la France descendirent en Sicile et surent si merveilleusement embrasser les styles grec antique, byzantin et arabe, et les amalgamer. Ayant affirmé que « a Messina è il primo sorriso normanno », il n’aura de cesse ensuite d’y revenir, de le développer, de chanter les louanges de cette union réussie entre « i maschi normanni » et « le sicule muse ».

Il est arrivé de nuit à Taormine et le lendemain, écrit-il, « sul paradiso ho spalancato la finestra […]. Da due giorni ebbro sono di fiori ». L’écrin naturel dans lequel repose la ville n’est autre que « la mano di Venere ». Théâtre antique, portes de facture arabe, églises baroques, palais normands : toute « l’aventure sicilienne » y est réunie. Aux abords de Catane, le cri lancé par le contrôleur du train, « Aci », rappelle à sa mémoire la légende d’Acis et Galatée et, par glissement, la belle fresque du « divino Sanzio ». Le couvent des Bénédictins présente lui aussi une « orgia di fiori », offrant le ravissant spectacle d’épousailles entre les marbres et les roses. Le passage à Syracuse, où séjourna Platon, où mourut Archimède, est aussi l’occasion de raconter la légende de la rivière Ciane et d’inviter les passants à écouter en pensée les chants gréco-latins tout en parcourant le plateau où combattirent Grecs, Sicules, Carthaginois et Romains. À Agrigente, il exprime son émerveillement devant l’alignement des temples grecs aux lignes sobres, chef-d’œuvre d’harmonie entre architecture et nature, dans cette luminosité sans égale, sous ce ciel d’un bleu « turchino » éblouissant, devant ce « mare cilestrino, di un azzurrino grigio chiaro, dal colore argenteo ». Et une métaphore musicale lui vient à l’esprit : « Tutto canta, non all’unisono, bensì in un impeccabile contrappunto. È un canone di Bach, una fuga di Pergolesi o di Mozart ».

C’est Palerme qui, dans l’économie du récit, occupe le plus d’espace, car, nous avertit le voyageur, pour apprécier pleinement la ville il faut en connaître le passé. D’où une vaste leçon d’histoire sur l’arrivée des Normands dans l’île alors occupée par les Sarrasins qui eux-mêmes avaient chassé les Byzantins eux-mêmes héritiers des empereurs romains… D’où ensuite un parcours choisi, d’un édifice à l’autre : le palais des vice-rois qui abrite la pure merveille qu’est la Chapelle Palatine où resplendit « la pirotecnica dei mosaici bizantini », où, les mosaïques recouvrant la totalité de la surface, « si impligliano lingue d’oro, di rubini e di ametiste », où « non vi è nulla che non brilli con uno splendore che abbaglia » ; puis le Dôme où s’élèvent les tombes de Roger II, de Frédéric II et de sa mère, Constance de Hauteville. L’évocation de Charles d’Anjou, des Vêpres siciliennes et de l’arrivée des Aragonais est l’occasion de déplorer la présence de « quei monumenti privi di gloria e di qualche merito » issus de la domination espagnole. Qui de nos jours a visité Palerme et vu San Giovanni degli Eremiti et San Cataldo est étonné d’apprendre qu’en 1909 l’église était en ruines (« sono assai spogli e tristi i ruderi degli Eremiti ») et que San Cataldo « altro non è che carcassa ». Les jardins de la ville sont autant de paradis à la végétation enchanteresse, une végétation qui s’étale plus qu’elle ne s’élève, autre preuve, s’il en était besoin, qu’en Italie, a plusieurs fois affirmé André Maurel avec force, le gothique est un contresens. Il ne le justifie qu’en Sicile, où il le considère comme d’origine normande.

Le trajet vers Monreale offre à l’auteur le plaisir d’évoquer la « Conca d’oro » en mosaïste- orfèvre : « Scintilla l’ampio frutteto di aranci e limoni, quasi il fondo di una coppa di malachite punteggiata dall’oro », tandis que les flancs des montagnes, où pousse la bruyère, sont recouverts d’un « sontuso manto roseo ». Fasciné par cette merveille, cette œuvre accomplie qu’est la cathédrale de Monreale, avec ses six mille mètres carrés d’or, de bleu, de blanc, de jaune… il fait partager à ses lecteurs le plaisir qu’il éprouve à contempler celle qu’il considère comme la plus belle de toutes les églises de Sicile. La dernière étape normande du périple sera la cathédrale de Cefalù. « Domani, écrit-il, lascerò in modo definitivo i fratelli arditi e allegri che alla storia mondiale diedero dei conquistatori intelligenti e duttili l’esempio più bello e in Italia passarono quale meravigliosa meteora di cui mai più sarà dato rivedere lo splendore affascinante e tanto delicato ».

C’est avec la magie des ruines grecques que s’achève le périple. Nous voici dans le « trenino » qui longe une campagne fertile aux multiples tons de vert, plantée de vignes, parcourue de paysans montés sur leurs petits ânes. De Ségeste il ne reste rien sinon le temple et le théâtre. Le temple se dresse sur le plateau au milieu des herbes parsemées de menthe, de fenouil, de crocus et d’hellébore, « solo in quella solitudine », « solo in quei luoghi abbandonati ». Et Maurel d’insister sur cette solitude : ici, « né città né mare, nel deserto egli solo »[2]. Si l’édifice, au sujet duquel il évoque Énée qui rendit ici les honneurs funèbres à son père Anchise, se dresse encore « gloriosamente solo », Sélinonte en revanche, parcourue sous une pluie battante, présente le dramatique spectacle d’une cité méticuleusement détruite par un tremblement de terre, une « Pompéi grecque » d’où les pièces les plus précieuses ont été placées dans des musées de Castelvetrano et de Palerme, mais où notre voyageur parvient à prélever quelques débris de poteries et de statuettes qu’il placera sur son bureau comme de précieuses reliques.

Le terme du périple sera Trapani, ville riche pour ses salines et son corail mais garnie de vilains monuments baroques issus de l’occupation espagnole, et Erice, qui domine des champs d’asphodèles, du haut d’un mont dont les pentes sont revêtues de « lunghe tuniche auree e lentischi e cisti » – un lieu permettant au voyageur érudit d’évoquer les travaux d’Hercule, notamment l’épisode des bœufs de Gérion. Mais auparavant il sera passé par Marsala, célèbre pour ses vignobles, et surtout pour le débarquement de Garibaldi et de ses mille soldats – Garibaldi, « degli eroi il più puro » ! « Ebbe la Grecia Temistocle, Roma Catone, la Francia la Pulzella e nel paradiso dei sommi cittadini accanto a coloro siede Garibaldi per l’eternità ».

C’est donc à un voyage intellectuellement très riche que nous convie André Maurel, un voyage où le côté pittoresque de la Sicile n’occupe qu’un très faible espace : à peine quelques mots pour les populations locales, les chariots décorés de scènes chevaleresques, les effroyables conditions de travail dans les mines de soufre. Un voyage où s’expriment pleinement l’amour de l’auteur pour l’architecture grecque, byzantine, arabo-normande, et sa fierté de voir en ces lieux l’union du génie antique et du génie français, celui des « biondi figli del Settentrione ». Un récit où éclate de manière récurrente sa réprobation envers les styles pleins de « sregolatezza » et « insensatezza » que sont le gothique et le baroque, mais aussi – et quel étonnement pour nous ! – pour la musique de Bellini qu’il traite de « bercione », d’« indegno figlio della terra epica di ogni grazia ornata ». Enfin, un récit où les scènes humoristiques ne manquent pas, s’agissant par exemple du « tedesco chiassoso » avec qui il est contraint de visiter Ségeste.

Livres anciens d’André Maurel sur l’Italie

Quelle impression reste-t-il au lecteur quand il a lu, relu, savouré les pages de ce très beau récit de voyage, certes privé de ses photos d’époque en noir et blanc (hélas, les rares bibliothèques françaises qui en possèdent l’original le conservent jalousement, l’excluent du prêt à domicile, et à plus forte raison du PEB ! [3]). Mais celui qui a déjà visité la Sicile n’aura aucune peine à se remémorer ces lieux qui tous figurent dans les circuits touristiques et n’aura qu’une envie : y retourner[4]. En somme, la traduction d’Anne-Christine Faitrop-Porta est un excellent préalable à un voyage – ou à un nouveau voyage – dans la Trinacria, l’île aux trois pointes, un voyage à faire, comme le fit André Maurel, au printemps, quand l’île et ses jardins sont couverts de fleurs ; et tant pis si un jour tombe un peu de pluie. « Cento volte l’ho studiata e interrogata, questa terra tanto ricca ! » s’exclame-t-il en fin d’ouvrage. Un seul mot suffit à la décrire : « bellezza » !!!

Brigitte Urbani

[1] Puis-je dire que j’ai été saisie d’émerveillement la première fois que j’ai visité la Sicile ? Je m’attendais à une terre aride et pierreuse ; or nous étions en avril, et la campagne entière, les jardins, même les interstices entre les ruines, débordaient de fleurs !
[2] C’est ainsi que moi-même je me souviens l’avoir vu une première fois, seul au milieu des asphodèles et des marguerites ; hélas la seconde fois, vingt ans après, les « marchands du temple » en barraient l’accès…
[3] PEB : Prêt entre Bibliothèques.
[4] Et nous avons google et ses nombreuses photos qui permettent, en quelques clics, de pallier les manques !… et donc de préparer le voyage, véritable ou virtuel !

Le livre:
André Maurel, La Sicilia, a cura di Anne-Christine Faitrop-Porta, Caltanissetta, Edizioni Lussografica, coll. « Latitudini mediterranee » dirigée par Margherita Verdirame de l’Université de Catane, avec l’appui des enseignantes de l’Alliance française de Caltanissetta, 2026, 268 p., 24€ 
Disponible ici sur Amazon

Sur l’autrice :
Anne-Christine Faitrop-Porta, professeur honoraire des Universités, commandeur des Palmes académiques, a reçu divers prix littéraires, publié vingt-trois livres et de nombreux articles sur les contacts culturels entre la France et l’Italie fin du XIXe, début XXe, et sur l’influence que l’Italie a exercée sur des écrivains voyageurs comme Ernest Renan (dont elle a publié, en 2024, la traduction du drame L’Abbesse de Jouarre que la Duse fut la seule à jouer), Émile Zola et René Bazin. En découvrant la première traduction en Italie de Marcel Proust par le romancier calabrais Corrado Alvaro (1895-1956), dont elle connaissait déjà bien la région de naissance, elle s’est attachée à son œuvre et a consacré huit de ses livres à ses voyages en France, Allemagne, Turquie et Russie, ainsi qu’à ses vers et à ses nouvelles sur la première guerre mondiale. Des voyages de René Bazin et de Paul Bourget dans l’Italie du Sud, en Calabre et en Sicile elle a publié plusieurs traductions, ainsi que des pages de Maurel sur la Calabre, en 2022. Lien à sa page d’auteur sur Altritaliani.

Lien interne Altritaliani : recension de André Maurel. Un voyageur français en Calabre (Un viaggiatore francese in Calabria), un livre bilingue français/italien commenté et traduit par Anne-Christine. Faitrop-Porta – Editions Lyrics

À PROPOS D’ANDRÉ MAUREL: base de données de la BNF sur l’ensemble de son oeuvre

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Brigitte Urbani
Brigitte Urbani è professore onorario dell’Università di Aix-Marseille dove ha insegnato lingua e letteratura italiana. I suoi ambiti di ricerca sono la letteratura moderna e contemporanea, i legami tra letteratura e arte, le relazioni di viaggio e la riscrittura dei miti. Oltre a diversi articoli e contributi, in proprio ha pubblicato in Francia un volume sull’opera di Dario Fo e Franca Rame ('Jongleurs des temps modernes', PUP, Aix-en-Provence, 2013), un’edizione bilingue de 'La Circe' di Giovan Battista Gelli (Garnier, 2015), un’edizione bilingue de 'La Principessa filosofa' di Carlo Gozzi (Les Belles Lettres, 2017) e, in Italia, presso le Edizioni Lussografica, il 'Viaggio in Sicilia di Paul de Musset' (2013) e 'Louise Colet, Sicilia 1860' (2018) e, ultimamente, presso Franco Cesati Editore, 'L'Odissea di Ulisse nella cultura italiana'.

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