Dario Fo 100 – Episode n° 7/12 – Faut pas payer! Non si paga! Non si paga! (1980)

Hommage à Dario Fo – Cento anni in cento paesi.  L’épisode 7 de notre feuilleton en douze parties est consacré à une pièce de théâtre de Dario Fo publiée en 1974 à Milan, une comédie fameuse et hilarante intitulée Faut pas payer! (titre original italien : Non si paga! non si paga!, jouée aussi en français sous le titre de On ne paie pas, on ne paie pas!). Lisons ce que nous raconte de façon toujours très vivante Brigitte Urbani ❤️

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Comme d’habitude, un peu de musique pour aborder gaiment ce septième épisode de la fabuleuse histoire de Dario Fo et de son épouse.

https://www.youtube.com/watch?v=RBPkoq4gCb8

Et, comme nous y invite la chanson, il y a vraiment de bonnes raisons d’applaudir, puisque la comédie au centre de cet épisode est l’un des plus grands succès de la compagnie, tant en Italie qu’en Europe. En Allemagne, raconte Dario Fo lui-même dans le Nuovo manuale minimo dell’attore (traduit en français par Toni Cecchinato et Nicole Colchat, et tout récemment publié par l’Institut culturel italien de Paris), le Berliner Ensemble et le Deutsche Theater l’ont joué respectivement pendant sept et huit ans!!! ; le succès fut également considérable en France, en Angleterre et en Espagne. Quant à la Palazzina Liberty :

Dès la première représentation à Milan, une file sans précédent de spectateurs, venant non seulement du quartier mais de toute la ville, se bouscule pour assister au spectacle. Une comédie hilarante qui parle enfin de leurs problèmes réels, de la difficulté de faire des achats au supermarché, du retard des organisations politiques et de la gauche traditionnelle par rapport à l’époque ; dans une société qui, après un bref boom consumériste, est déjà en pleine crise et récession économique.

Hélas il est bien dommage que la Fondation « Dario Fo e Franca Rame » n’ait pas enregistré de DVD de ce spectacle, car quel plaisir nous aurions eu à voir le couple interpréter les rôles d’Antonia et de Giovanni ! Par chance il en existe une captation française, avec mise en scène de Jacques Nichet (2005), et c’est dans cette captation que nous puiserons nos trois minutes de vidéo réglementaires.

Affiche de la comédie lors d’une tournée en Italie (www.archiviofrancarame.it)

L’action de la comédie, située essentiellement dans l’appartement d’un couple habitant un modeste quartier ouvrier, traite le thème du coût de la vie et de la difficulté à boucler les fins de mois à une époque d’inflation, de licenciements et d’expulsions. Les protagonistes sont Antonia et Margherita qui, après la participation de l’une à l’assaut d’un supermarché, essaient de cacher le butin à leurs maris, ouvriers communistes dont l’un est doté d’un sentiment caricatural du bien et du mal. Antonia et son époux Giovanni forment un couple d’âge mûr, Margherita et Luigi sont beaucoup plus jeunes. Les deux femmes travaillent dans une fabrique de textiles, leurs conjoints à la Fiat, et comme les deux hommes sont attelés à une même machine ils sont très amis, malgré la différence d’âge. Après une longue série de péripéties hilarantes, Giovanni le bien-pensant finira par se rebeller face à tous les scandales qu’il viendra à apprendre, dont les derniers en date seront le licenciement de centaines d’ouvriers de la Fiat (dont lui !) pour cause de délocalisation, et l’expulsion des habitants de son immeuble parce que personne ne paie plus (ne peut plus payer) le loyer.

Le spectacle commence avec l’arrivée précipitée d’Antonia et de Margherita, toutes deux chargées de paquets et pressées de les dissimuler. Margherita n’a pas participé à l’événement, mais elle aide son amie qui l’a interpellée. C’est l’occasion pour Antonia de la mettre au courant. Les prix des denrées alimentaires augmentant sans cesse, de petits marchés noirs ont lieu de temps en temps, mais comme ce jour-là la police est venue les disperser, les ménagères en colère se sont unies pour prendre d’assaut le supermarché du coin. Antonia, dont le mari est d’une honnêteté redoutable, a d’abord hésité, puis elle s’est jointe aux autres. Apprécions cette belle entrée en matière, qui élucide le titre de la pièce:

Écoutez et visionnez l’extrait vidéo ci-dessous:

https://www.atp-avignon.fr/wp-content/uploads/2026/04/Puntata-7.1.mp4

Une fois dans l’appartement, où cacher la marchandise ? Sous le lit tout ne rentre pas, et comme Margherita n’a pas plus d’argent qu’Antonia, celle-ci lui donne quelques paquets volés. Mais comment les transporter incognito ? En accrochant les sacs sous son manteau… C’est alors que survient Giovanni, et là est le point de départ d’une série de scènes burlesques sur lesquelles, pour lui comme pour Luigi, le voile ne sera vraiment levé qu’à la fin du spectacle :

Écoutez et visionnez l’extrait vidéo ci-dessous:

https://www.atp-avignon.fr/wp-content/uploads/2026/04/Puntata-7.2.mp4

Car bien entendu Giovanni accepte vite de croire à la version de son épouse, de même que Luigi croit sa femme prête à accoucher. Il serait illusoire de prétendre résumer en quelques lignes les multiples rebondissements de cette véritable et invraisemblable épopée dont les scènes se succèdent à un rythme d’autant plus endiablé qu’interviennent d’abord des agents de la police (chargés de perquisitionner les appartements ouvriers), puis de la gendarmerie – une bonne occasion de railler les tensions entre les deux institutions. Un comique qui punit même l’acte de voler commis par une Antonia trop frénétique, car si son butin comprend bien du riz, du sucre et des pâtes, il se compose aussi et surtout de millet pour canari, de pâtée pour chien et de têtes de lapin surgelées… que mangeront les deux hommes, trop affamés pour refuser d’y goûter. Cf., pour le plaisir, la photo ci-dessous, prise lors d’une représentation à la Palazzina Liberty, où Margherita et Antonia (Franca Rame) découvrent avec effarement le contenu des boîtes :

De la nourriture pour animaux !!!

Mais ce jour-là, nos deux ménagères sans le sou n’ont pas été les seules à pratiquer le vol. Car les deux hommes, partis faire le tour des hôpitaux pour retrouver leurs épouses prétendument enceintes, se trouvent face à deux camions renversés et à des sacs de marchandise éparpillés sur la voie. Or ils découvrent qu’il s’agit, non point de soude caustique comme indiqué sur les emballages, mais de sucre de contrebande dont l’acheminement à l’étranger est protégé par la Police même ! Et c’est ainsi que Giovanni, convaincu désormais que la coupe est pleine, accepte enfin d’ouvrir les yeux et, stimulé par son jeune camarade, s’empresse à son tour de voler quelques sacs !

De retour à l’appartement Giovanni devra avouer à Antonia que lui aussi a fini par voler, puis, apprenant quelles bombes sont en train de tomber sur le quartier (pertes d’emploi et expulsions), reconnaît combien il a été naïf et admet avoir été un grand « couillon » de croire à l’action des syndicats et des partis de gauche :

Écoutez et visionnez l’extrait vidéo ci-dessous:

https://www.atp-avignon.fr/wp-content/uploads/2026/04/Puntata-7.3.mp4

En effet, dans ce spectacle (comme dans bien d’autres de Dario Fo), le Parti Communiste Italien et les syndicats sont lourdement accusés d’immobilisme et de connivence avec la Démocratie chrétienne. Néanmoins la comédie n’a rien de pontifiant : bourrée de gags, elle se déroule à un rythme effréné où interviennent de cocasses renversements de situation avec même un cadavre dans le placard !

Antonia : « T’as jamais vu de film policier ? Les cadavres se mettent toujours dans les placards ! »

En somme, comme toujours, une quantité de détails à savourer, une multitude de ficelles et d’expédients confirmant que pour Dario Fo s’indigner ne sert à rien : le comique, l’absurde et le grotesque sont les armes les plus fortes.

Il y eut des suites à cette comédie, et tout d’abord celle que Dario Fo mentionne dans le prologue à l’édition Einaudi. Lors des premières représentations, la compagnie fut accusée, écrit-il, « di fare del teatro fantapolitico, di immaginare delle storie esageratamente paradossali e improbabili ». Or, « qualche mese dopo esplose esattamente quello che noi raccontiamo sulla scena », si bien que le quotidien « il Giornale » « invitò il giudice a incriminarci perché con questa nostra commedia avevamo ispirato e istigato gli operai a compiere il reato di appropriazione indebita ». Déjà dans le prologue à Settimo : ruba un po’ meno il signalait qu’en imaginant cette histoire improbable de déménagement du cimetière, il avait devancé la réalité, tant l’actualité se montre folle, déroutante !
Une autre suite imprévue se vérifia en Allemagne, où le spectacle rencontrait un tel succès que les spectateurs venaient de loin pour y assister. Or un soir – c’est toujours Dario Fo qui raconte  – un groupe de trente jeunes gens venus de loin prétendit (feignit de prétendre) que le titre de la pièce était une invitation à entrer sans payer : d’où un mini scandale qui prit des proportions inouïes avec brouhaha à l’extérieur et à l’intérieur du théâtre, intervention de la police… et, au final, annulation de la représentation ce soir-là. Un final qui fâcha Dario Fo car selon lui la moindre des choses, de la part des acteurs, était de « stare allo scherzo » et « farsi una bella risata ». « E invece no, ’sti coglioncioni salgono in cattedra e sbecerano l’ultimatum : “Fuori I sovversivi o noi non si lavora !” ». Il l’a appris trop tard, ajoute-t-il, sinon il leur aurait refusé l’autorisation de jouer.

La comédie Non si paga ! Non si paga !, représentée des centaines de fois en Italie et toujours, selon l’usage du couple, avec des « aggiornamenti » au fil des événements et des lieux, déboucha même, au début des années 2000, sur une réécriture intitulée Sotto paga ! Non si paga !, où interviennent quelques mises à jour, tel, par exemple, le gagne-pain de la malheureuse Margherita : non plus un emploi dans une usine de textiles mais dans un centre d’appels (un call center !) !

Signalons pour terminer qu’intéressant, dans cette comédie, est le rôle des femmes, en particulier celui d’Antonia. Contrairement aux précédentes pièces où elles n’étaient que partenaires, ici une femme a le premier rôle. Antonia assume même, selon l’expression de Luciana Arcangeli (I personaggi femminili nel teatro di Dario Fo) la fonction de « mégaphone politique ». Or c’est précisément durant les années de la Palazzina Liberty que Franca Rame est montée seule sur scène en tant qu’autrice, actrice et protagoniste, comme le montrera le prochain épisode de notre feuilleton.

(À suivre / Continua)

Brigitte Urbani

ICI LIEN A LA PAGE D’AUTEUR DE BRIGITTE URBANI SUR ALTRITALIANI et AUX ÉPISODES PRÉCÉDENTS DE NOTRE FEUILLETON

P.S. Images ou extraits mis en ligne avec l’aimable autorisation de la «Fondazione Dario Fo e Franca Rame». Photo du logo © Guido Harari et un grand merci aux A.T.P. – Amis du Théâtre Populaire – d’Avignon pour les montages vidéo des extraits de spectacles.

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Brigitte Urbani
Brigitte Urbani è professore onorario dell’Università di Aix-Marseille dove ha insegnato lingua e letteratura italiana. I suoi ambiti di ricerca sono la letteratura moderna e contemporanea, i legami tra letteratura e arte, le relazioni di viaggio e la riscrittura dei miti. Oltre a diversi articoli e contributi, in proprio ha pubblicato in Francia un volume sull’opera di Dario Fo e Franca Rame ('Jongleurs des temps modernes', PUP, Aix-en-Provence, 2013), un’edizione bilingue de 'La Circe' di Giovan Battista Gelli (Garnier, 2015), un’edizione bilingue de 'La Principessa filosofa' di Carlo Gozzi (Les Belles Lettres, 2017) e, in Italia, presso le Edizioni Lussografica, il 'Viaggio in Sicilia di Paul de Musset' (2013) e 'Louise Colet, Sicilia 1860' (2018) e, ultimamente, presso Franco Cesati Editore, 'L'Odissea di Ulisse nella cultura italiana'.

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