Dario Fo 100 – Episode n°8/12 centré sur Franca Rame – Tutta casa, letto e chiesa (1977)

Hommage à Dario Fo – Cento anni in cento paesi.  Chantons ensemble avant d’aborder ce huitième épisode sur 12 de notre feuileton, qui, sans pour autant éliminer Dario Fo, sera centré sur son épouse, laquelle fut non seulement une prodigieuse actrice, mais également sa conseillère, sa partenaire, l’organisatrice des spectacles, son éditrice, et enfin devint autrice à part entière : la merveilleuse Franca Rame. 
https://www.youtube.com/watch?v=RBPkoq4gCb8

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Le théâtre de Franca Rame en tant qu’autrice naît à la fin des années 70 : un théâtre qui s’adresse aux femmes mais aussi aux hommes, et qui met en scène des femmes appartenant à la vie quotidienne ; un théâtre centré sur les rapports entre hommes et femmes, entre époux, entre mère et enfants, dont le but est de dénoncer les abus de pouvoir de la gent masculine. De même que Dario Fo jouait le rôle d’un jongleur du peuple quand il récitait seul sur scène, de même Franca Rame devient « jongleuse », s’appropriant le plateau.
Le couple Fo-Rame, dont le théâtre a toujours suivi l’actualité immédiate, ne pouvait ignorer le mouvement féministe qui, dans les années 70, avait rencontré une forte participation populaire. Franca Rame en est proche mais, convaincue de la pleine égalité entre hommes et femmes, elle en refuse les formes extrêmes. Elle se déclare féministe « se il femminismo ha un taglio politico, non quando è lotta sterile contro l’uomo. Sì, se è un cammino mano nella mano. Le donne vanno aiutate a liberarsi. Molte sono caprette che aspettano solo che uno le liberi » (cité par Luciana d’Arcangeli, I personaggi femminili nel teatro di Dario Fo e Franca Rame). Depuis longtemps elle pressait son époux de créer un spectacle sur la condition féminine. En 1977 il avait fini par monter, pour la télévision, Parliamo di donne, qui était une écriture à quatre mains. Une tentative qu’elle avait vécue comme un demi-échec, car public et producteurs ne virent en elle que la subalterne de son époux : tout leur théâtre, leurs décisions, leurs choix semblaient attribués au seul Dario Fo. Lasse de ne pas voir reconnu son colossal travail, elle décide… de quitter les planches pour se consacrer à d’autres activités ! Effaré, Dario Fo se met aussitôt à écrire des scènes pour elle : et c’est ainsi que naissent les monologues de

Tutta casa, letto e chiesa

affiche du spectacle « Tutta casa, letto e chiesa » (archiviofrancarame.it)

L’affiche, qui représente deux femmes nues, l’une pliée l’autre dressée, est bien représentative du but que se donne la co-autrice et actrice : faire prendre aux femmes (et aux hommes) conscience de la situation dans laquelle est contrainte une bonne partie de la gent féminine et les convaincre de se mettre « debout », comme le chantèrent, en France, les militantes féministes parisiennes dans le célèbre hymne Debout les femmes (1971).
Tutta casa, letto e chiesa est un spectacle entièrement « au féminin », composé de six monologues sur les différents types d’oppression. Comme son époux avec Mistero buffo, Franca Rame récite seule ces textes, où elle remet en question la représentation traditionnelle de la « nature féminine ». Les femmes mises en scène comprennent, progressivement ou très vite, qu’elles ont adhéré à la féminité imposée par la société patriarcale, et se révoltent de façon comique ou grotesque.
En effet le titre reprend, en la détournant, la formule qui, durant la période démocrate chrétienne du « miracle économique », exprimait ce que devait être la femme idéale : une femme « tutta casa e chiesa », toute dévouée aux soins du foyer et aux obligations d’une bonne catholique. Entre la « maison » et l’« église », Franca Rame insère le « lit », un meuble certes voué à la reproduction, mais avant tout instrument de consommation sexuelle de la femme par l’homme. Toutefois les dénouements ne proposent pas de fin heureuse ni de voie sûre à suivre. Le final anticathartique, le pouvoir didactique du « rire rageur » sont depuis toujours le propre du théâtre du couple.
Arrêtons-nous sur les deux monologues les plus représentatifs de cet ensemble : Una donna sola et Il risveglio.

Una donna sola

Una donna sola est sans hésitation le plus célèbre de tous. Joué des centaines de fois dans quasiment tous les pays du monde, il continue en France à figurer à l’affiche de quelques petites salles et à constituer un spectacle à lui seul.
Ce monologue offre un condensé tragicomique des misères et de l’oppression masculine liées à la condition des femmes au foyer. La protagoniste, vêtue de la tenue affriolante que préfère son époux, dialogue avec une voisine qu’elle ne connaît pas encore, apparue à la fenêtre de l’immeuble d’en face. Un dialogue en forme de soliloque : les répliques de la voisine ne sont pas prononcées mais elles sont aisément imaginables. Ainsi la protagoniste se déclare-t-elle d’abord satisfaite de son état :

[…] io non mi lamento, io sto bene in casa mia… non mi manca niente… […] Ho tutto ! Ho… Dio, quante cose ho… Ho il frigorifero !… […] Ho la lavabiancheria, 24 cicli ! Lava e asciuga… Ma come asciuga ! […] Ho le pentole a pressione… il frullatore, la musica in tutte le stanze, cosa devo volere di più dalla vita io ? Dopotutto, sono solo una donna…

Ce sont les questions posées par cette voisine (matérialisées, dans le texte publié, par des points de suspension) qui amènent la « femme seule » à prendre conscience de l’état d’aliénation dans lequel elle vit. Elle n’est pas heureuse malgré les appareils électroménagers qui garnissent son appartement, malgré la radio et la télévision. Elle réalise peu à peu qu’elle est prisonnière, aliénée, ligotée à un logis, à une famille, à un beau-frère malade et dépravé, à un voisin voyeur, à un maniaque qui la tourmente au téléphone, et enfin à un mari qui la tient enfermée à clef chez elle par jalousie tout en la trompant avec une fille plus jeune qu’il a même mise enceinte !
Le monologue est également une dénonciation de la marchandisation du corps féminin, de la pornographie, du sentiment de culpabilité que la société a toujours insufflé dans l’esprit de la femme, du désespoir qui conduit nombre d’entre elles à l’alcoolisme ou au suicide. Grâce au dialogue avec la voisine – en fait avec le public face auquel l’actrice se trouve, un public pris à témoin – la protagoniste trouve le courage de réagir et le fait de façon grotesque – c’est toujours à travers le comique et le grotesque que le couple Fo-Rame fait passer la morale de son théâtre – en éliminant tous les mâles qui l’oppriment. Elle se débarrasse d’abord de son beau-frère (dont le fauteuil roulant dévale l’escalier et passe à travers la verrière), ensuite du voyeur (un coup de fusil de chasse), puis attend son mari, la carabine en joue.

Sì, puoi salire… Ti aspetto… Aspetto con calma.

Il risveglio

 Il risveglio ne finit pas dans un humour aussi caricaturalement noir, mais, contrairement au précédent monologue, trop « gros » – il faut bien l’admettre – pour être vraisemblable, celui-ci renvoie le spectateur/lecteur à un quotidien qui lui est familier. Ce monologue met en scène une jeune ouvrière mariée et mère d’un bébé, et nous fait assister de façon burlesque au rituel infernal de tous les jours ouvrables, depuis le moment où, de très bonne heure, elle doit s’occuper de l’enfant et le conduire à la crèche tandis que son mari continue à dormir, jusqu’au retour à la maison, le soir après l’usine, couffin dans une main, sac à provisions dans l’autre, alors que le mari, en dehors des heures d’usine, dort, regarde la télévision ou assiste à des matchs de foot.
Le monologue s’ouvre dans la pénombre, puis une lumière électrique permet d’entrevoir le « coin chambre » d’un minuscule appartement de cité HLM. La jeune femme est effarée de constater que son réveil n’a pas sonné et qu’elle va être en retard. Car bien entendu, c’est elle qui se lève la première et fait la toilette de l’enfant avant de l’emmener à la crèche, tandis que papa dort.

Écoutez et visionnez l’extrait vidéo ci-dessous:
https://www.atp-avignon.fr/wp-content/uploads/2026/03/Puntata-7a.mp4

Une toilette compliquée par des imprévus comiques tels que l’eau chaude qui a du mal à arriver, une erreur de spray suite au stress, une couche à changer une seconde fois alors que le temps presse, l’impossibilité pour la jeune femme, faute de temps, de se laver correctement… Enfin elle est prête à courir à la crêche pendant que son mari – ici interprété par un Dario Fo qui ne fait que de la figuration – se réjouit honteusement d’avoir encore un quart d’heure à dormir. Mais au dernier moment…

Écoutez et visionnez l’extrait vidéo ci-dessous:
https://www.atp-avignon.fr/wp-content/uploads/2026/03/Puntata-7b.mp4

La clef ! Ce n’est pas la première fois qu’au moment de sortir il faut chercher la clef. Que faire ? Vite se remémorer tout ce qu’elle a fait la veille, après être rentrée et avoir fermé la porte. Mais oui !, elle avait laissé la clef dans la serrure, si bien que Luigi, arrivé peu après, ne pouvait pas enfiler la sienne… d’où une dispute.
En fait cette clef disparue est un expédient, de la part de l’autrice, pour rappeler tous les détails de cette dispute, au cours de laquelle la protagoniste a enfin pu se défouler et dire à son époux ce qu’elle avait sur le cœur. Car Franca Rame nous la fait revivre en direct, et avec fougue. Si bien que « Il Luigi si mette a ridere beffardo : “Ehi, ci ho una moglie femminista e non lo sapevo… Da quando è che vai dalle femministe ? ” » D’où l’explosion de la jeune épouse qui, dans sa colère, va oser se moquer des footballeurs et même de l’arbitre !

Écoutez et visionnez l’extrait vidéo ci-dessous:
https://www.atp-avignon.fr/wp-content/uploads/2026/03/Puntata-7c.mp4

Oser railler le football ?! Et comme Luigi, « paonazzo, offeso come se gli avessi parlato male della sua mamma », ne trouve rien d’autre à dire que « Ma cosa vuoi capire tu di sport ! », la jeune femme, littéralement, se met à hurler « come una matta » : « Ho tirato fuori tutto ! Gridavo io, gridava lui… pesante io, più pesante lui, più pesante io… ancora più pesante lui… finché ho detto : “Se questo è il matrimonio, vuol dire che ho commesso un errore” ». Elle prend son bébé et quitte l’appartement… Ce qui signifie donc qu’à ce moment-là, elle avait bien sa clef à la main !
Que s’est-il passé ensuite ? Luigi, devenu livide (« Mai avevo fatto una scenata così e mica scherzavo… e lui l’aveva capito. »), lui arrache la clef des doigts, l’oblige à rentrer… la fait asseoir sur le lit (comme toujours lors des disputes) et fait « la… cosidetta autocritica » : « mi diceva che sì, avevo ragione… ma che lui era abituato con la sua mamma… che credeva che fossi anch’io come la sua mamma… ». Elle pleure, et plus il s’autocritique, plus elle pleure… « Com’era bello piangere ieri sera ! ».
Le fil de l’histoire est enfin reconstitué : la clef était dans la poche de la veste de Luigi, elle la récupère et, saisissant sa carte de tram, elle s’aperçoit que… c’est dimanche !!! voilà pourquoi le réveil n’avait pas sonné ! Si bien qu’au final rien n’est modifié par rapport à la situation initiale, et le monologue se clôt comme il avait commencé : sous les couvertures, où la jeune femme se glisse à nouveau.
Deux mots toutefois sur le double sens du titre, Il risveglio : le réveil à la fois en tant qu’objet et moment où l’on sort du sommeil, mais aussi et surtout en tant que prise de conscience, tant pour l’homme que pour la femme. Encore faut-il espérer qu’il n’ait pas été que momentané.

Autres spectacles de Franca Rame

En collaboration avec son époux Franca Rame a également écrit une comédie comico-grotesque en un acte, Coppia aperta, quasi spalancata (1982-1983), qui affronte le problème des rapports à l’intérieur du couple, un spectacle qui a joui d’un immense succès dans le monde entier puisqu’en trois ans seulement, de 1983 à 1986, Coppia aperta connut plus de sept cents représentations en Italie et à l’étranger !!!

Affiche du spectacle « Couple ouvert à deux battants » (archiviofracarame.it)

Les protagonistes sont un couple d’âge mûr où le mari applique pour lui le principe du couple ouvert, multipliant les aventures et accusant son épouse – qui veut se suicider – de n’être pas assez compréhensive :

Uomo : Ma cerca di capire, con le altre è un fatto di sesso e basta !
Antonia : Con me… non c’è più nemmeno il sesso !
Uomo : Ma con te è diverso… per te ho una grande stima ! […] (si avvicina alla donna e l’abbraccia, pieno d’amore) l’unica donna di cui non posso fare a meno sei tu… la più cara che ho al mondo… il mio rifugio sicuro… sei come… mia madre !

Mais quand – coup de théâtre – il vient à apprendre qu’elle est en train de reconstruire sa vie avec un compagnon beau, intelligent et un peu plus jeune qu’elle, pris d’une violente crise de jalousie il la menace à son tour de se suicider…
Une originalité fort réussie de cette comédie est le « dialogue » d’Antonia avec le public auquel elle raconte les événements – un public qui se trouve directement pris à témoin des faits passés et présents, faits qui acquièrent une valeur d’autant plus exemplaire (universelle) que dans le script du spectacle le mari n’a pas de nom, il est « un uomo ».

Franca Rame écrivit ensuite d’autres spectacles, affrontant des problèmes aussi variés que le viol, la drogue, la dictature de la minceur, la solitude des femmes indépendantes. Il apparaît ainsi que pour elle (pour la femme en général), dans la société d’aujourd’hui, le mariage et la famille – à condition que les maris respectent les engagements de couple – demeurent le seul port véritablement sûr. Enfin, malgré l’humour présent dans la plupart des spectacles, il est évident que, contrairement à celui de son époux, qui s’appuie sur le comique et le grotesque, le théâtre de Franca Rame penche vers le tragique (mais un tragique tout aussi grotesque).

(À suivre / Continua)
Brigitte Urbani

ICI LIEN A LA PAGE D’AUTEUR DE BRIGITTE URBANI SUR ALTRITALIANI et AUX ÉPISODES PRÉCÉDENTS DE NOTRE FEUILLETON

P.S. Images ou extraits mis en ligne avec l’aimable autorisation de la «Fondazione Dario Fo e Franca Rame». Photo du logo de cet épisode ©Archive Fo/Rame et un grand merci aux A.T.P. – Amis du Théâtre Populaire – d’Avignon pour les montages vidéo des extraits de spectacles.

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Brigitte Urbani
Brigitte Urbani è professore onorario dell’Università di Aix-Marseille dove ha insegnato lingua e letteratura italiana. I suoi ambiti di ricerca sono la letteratura moderna e contemporanea, i legami tra letteratura e arte, le relazioni di viaggio e la riscrittura dei miti. Oltre a diversi articoli e contributi, in proprio ha pubblicato in Francia un volume sull’opera di Dario Fo e Franca Rame ('Jongleurs des temps modernes', PUP, Aix-en-Provence, 2013), un’edizione bilingue de 'La Circe' di Giovan Battista Gelli (Garnier, 2015), un’edizione bilingue de 'La Principessa filosofa' di Carlo Gozzi (Les Belles Lettres, 2017) e, in Italia, presso le Edizioni Lussografica, il 'Viaggio in Sicilia di Paul de Musset' (2013) e 'Louise Colet, Sicilia 1860' (2018) e, ultimamente, presso Franco Cesati Editore, 'L'Odissea di Ulisse nella cultura italiana'.

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