“Tu auras mes yeux”, un roman de Nicoletta Vallorani entre noir et science-fiction

(Recensione in francese e sotto in italiano) Publié en italien en 2020 par les éditions Zona42 de Bologne, Avrai i miei occhi de Nicoletta Vallorani est un roman à la croisée du noir et de la science-fiction. Depuis mars 2026, il est accessible au lectorat francophone sous le titre Tu auras mes yeux, dans la traduction de Cristina Vignali, aux éditions KC. Cette jeune maison d’édition accorde une place de choix à la littérature italienne contemporaine et contribue à tisser de nouveaux liens entre les scènes littéraires italienne et française. Ce livre a été présenté à Paris au printemps lors du Festival Italissimo 2026.

Écrivaine reconnue, Nicoletta Vallorani est également professeure de littérature anglo-américaine à l’Université de Milan. Ses travaux portent notamment sur les littératures postcoloniales de langue anglaise, jusque dans leurs manifestations les plus singulières, telles que la science-fiction africaine. Dans ce roman Tu auras mes yeux émerge clairement l’influence aussi bien du roman noir américain de tradition hard-boiled que de la littérature dystopique, post-apocalyptique et fantastique.

La voix narrative adopte, qui plus est, un regard cinématographique : le flux du récit semble progresser au rythme d’une caméra qui cadre et se focalise tour à tour sur un détail concret ou une pensée surgissant dans un recoin de l’esprit de la protagoniste, Olivia, de son vrai nom Susanna Pazzi.

Le récit, construit à la deuxième personne du singulier, ouvre une brèche sur un monde utopique et sombre imaginé par celui ou celle qui regarde, tout en l’ancrant dans une réalité bien tangible grâce aux références géographiques de lieux très emblématiques de Milan : Piazza Diaz, la Torre Velasca, San Babila, le Duomo ou encore Corso Sempione. L’obligation qu’a le français d’expliciter le sujet met d’emblée en valeur l’importance du “tu”, perceptible dès le titre : Tu auras mes yeux.

La littérature fantastique repose sur un procédé narratif consistant à transformer la métaphore en réalité afin de rendre, paradoxalement, l’essence même de cette métaphore – c’est-à-dire la vérité profonde qu’elle exprime – encore plus percutante grâce à la nudité avec laquelle elle est donnée à voir.

Le roman de Vallorani accomplit précisément cela. Il prend au pied de la lettre les expressions «ils nous ont mis en pièces» ou «je suis partie en morceaux» et construit un monde dystopique dans lequel les êtres humains sont réellement démembrés, faisant de cette fragmentation le symbole concret de l’exploitation. L’éclatement identitaire de la société contemporaine, invisible mais irréductible, s’incarne dans la fillette vêtue de tulle bleu aux dents acérées, ou encore dans les fragments de bras tatoués rencontrés au détour des rues. La profession même de la protagoniste du roman – faussaire de papiers d’identité – vient encore renforcer cette thématique.

La voix narrative s’adresse constamment à une deuxième personne du singulier et l’on comprend très vite qu’elle parle à l’homme qu’elle aime, son compagnon d’aventures et co-protagoniste, Nigredo. Et pourtant, à chaque fois, ce “tu” semble également interpeller la lectrice ou le lecteur, constamment mis en demeure de participer au récit, sans pouvoir se réfugier derrière le judas rassurant de la troisième ou même de la première personne du singulier.

«Tu fermes les yeux, écoutant les pensées de Raul.
Et enfin tu vois. Quelquun est en train de rêver, là-bas au fond. Ce que nous étions. Et toi, tu réussis à entrer dans le rêve.
À voir.
Ce qui nexiste pas.
Et soudain, tu comprends, et moi avec toi.
Cette ville est tatouée comme nos corps.
Nous marchons le long de cicatrices fraîches, en ravivant la douleur.»

La nudité de cette forme de diégèse va de pair avec une syntaxe dépouillée et provocatrice qui évoque le style de l’écrivaine italienne Laura Pugno, tout en s’abandonnant parfois au lyrisme. Une écriture rythmée qui se métamorphose peu à peu en vers libres aux images saisissantes.
L’atmosphère sombre rappelle par ailleurs certains romans d’Antonio Moresco, comme L’addio (2016).

«La mémoire ne s’efface pas. Tu observes le petit groupe qui traverse masqué cette rue déserte, dans des vêtements rappelant un empire romain qui nexiste plus que dans limaginaire dune ville fragmentée. Pourtant, ils y croient. Ils vivent dans la fable triste de ceux qui ne savent pas regarder un coucher de soleil sans sillusionner qu’il anticipe une aube.»

Le vocabulaire est simple, mais cette apparente limpidité est régulièrement troublée par l’irruption de termes rares qui contraignent le lecteur à suspendre sa lecture. Faut-il poursuivre sans en saisir pleinement le sens, ou s’interrompre pour consulter le dictionnaire? Ce n’est qu’une fois le mot apprivoisé que le récit peut reprendre, enrichi d’une perception plus fine de l’univers qu’il déploie. C’est le même trébuchement auquel sont confrontés les protagonistes lorsqu’ils se heurtent aux morceaux des femmes démembrées.

À mi-parcours du roman, comme c’est souvent le cas dans les intrigues bien construites et efficaces, survient un événement qui renverse la situation : un acte de cruauté imprévisible et inattendu de la part de Nigredo. Le “tu” auquel Olivia s’adressait jusque-là avec amour change soudain de visage. Ou plutôt, un nouveau fragment vient compléter le visage de cet homme, comme une pièce supplémentaire d’un puzzle. La première réaction de la protagoniste est un rejet violent, avant qu’elle ne comprenne, peu à peu, ce qui s’est passé. Une lectrice particulièrement sensible aux questions des violences faites aux femmes pourrait en être dérangée. Pourtant, dans un univers d’une violence extrême comme celui imaginé par Vallorani, le simple fait que Nigredo se soit abstenu de toute violence physique semble suffire à l’absoudre.

Observons enfin que le titre, Tu auras mes yeux, qui évoque pour une oreille attentive le poème de Cesare Pavese « La Mort viendra et elle aura tes yeux », mobilise, non sans raison, le topos du revenant – le mort qui revient parmi les vivants – incarné (si l’on peut dire…) par Anastasia, personnage ambigu et fascinant. À ses côtés apparaissent les mourners, figures archétypales issues du folklore anglo-saxon, les pleureuses, celles qui pleurent le destin des autres femmes.

Mais ces femmes mises en pièces du roman de Nicoletta Vallorani accomplissent finalement un geste ultime de rébellion. Un geste qui, à l’instar de celui des héroïnes de Virgin Suicides de Sofia Coppola (1999), film adapté du roman éponyme de Jeffrey Eugenides publié en 1993, s’élève comme un cri de révolte et revendique la souveraineté sur leur propre corps et leur propre âme, indissociablement liés. Car faire violence au corps, c’est faire violence à l’âme. Et l’inverse est tout aussi vrai.

Serena Vinci

(logo de l’article: ©Beppe Devalle: Miss Art)

LE LIVRE :
Tu auras mes yeux (titre original Avrai i miei occhi )
de Nicoletta Vallorani
KC éditions
Traduit de l’italien par  Cristina Vignali
Date de sortie mars 2026
Prix 19€ – pp. 242
Page dédiée sur le site de l’éditeur : https://www.kceditions.fr/index.php/nicoletta-vallorani/

Trame du roman : C’est l’hiver à Milan, ville désolée entre toutes. Mais il n’y a jamais de bonne saison pour enquêter sur un tas de cadavres de femmes abandonnés comme des ordures à la lisière des friches industrielles. Des femmes ? Des personnes ? Ou plutôt des cobayes, des clones, des choses ? C’est la question que se pose Nigredo, chargé d’une enquête qui le conduira à franchir les murs divisant Milan en zones de rigide assignation sociale. Olivia, survivante comme lui de temps meilleurs, décide de l’aider. Ils refusent de céder à la résignation qui les entoure.
Entre polar et dystopie, Tu auras mes yeux nous fait pénétrer dans les failles d’une ville dévastée et au cœur de thématiques sensibles comme la violence, le pouvoir et la douleur.
Ce roman a été récompensé par le Premio Italia et sélectionné pour le Premio Campiello.

Nicoletta Vallorani, née en Italie dans la région des Marches, professeure de littérature anglaise à l’Université de Milan, traductrice et écrivaine, est l’auteure de nombreux romans, nouvelles et essais. Plusieurs de ses ouvrages ont été traduits en anglais et en français, notamment son premier roman Réplicante, lauréat du Prix Urania (Payot & Rivages), ainsi que ses romans noirs Trois p’tites nuits et puis s’en vont, La fiancée de Zorro et Cœur métis (Gallimard). Ces dernières années, elle publie Avrai i miei occhi, Eva et Noi siamo campo di battaglia, un triptyque consacré à la ville de Milan, où elle réside.


RECENSIONE IN LINGUA ITALIANA

«La memoria non si cancella.
Osservi il manipolo che attraversa in maschera questa strada deserta, in abiti reminiscenti di un impero romano che non esiste più se non nella fantasia di una città frammentata. Eppure costoro ci credono.
Vivono nella favola triste di chi non sa guardare un tramonto senza illudersi che anticipi unalba.»

Il romanzo di fantascienza noir Avrai i miei occhi di Nicoletta Vallorani è stato scritto in originale in italiano e pubblicato nel 2020 dalla casa editrice indipendente modenese Zona42. Da marzo 2026 è disponibile nella traduzione francese a opera di Cristina Vignali, ordinaria di Italianistica all’Université Savoie Mont Blanc, per i tipi di KC. Éditions, novella casa editrice francese che sta effettuando lavori di cesellatura nel costruire questo nuovo ponte tra il romanzo francese e quello italiano, tra traduzioni e romanzi a cavallo tra francofonia e italofonia.

Nicoletta Vallorani al Festival Italissimo 2026

Nicoletta Vallorani, è anglista e insegna alla Statale di Milano. In particolare, si occupa di letteratura della migrazione in una prospettiva postcoloniale e delle sue espressioni più peculiari, come la fantascienza africana.
In questo che non è il primo romanzo della studiosa e scrittrice, emerge chiaramente l’influenza tanto del noir hard boiled americano letterario quanto della letteratura distopica, post apocalittica e fantastica. La voce narrante ha uno sguardo profondamente cinematografico, come se il flusso narrativo procedesse grazie a un braccio che inquadra e mette a fuoco ora un elemento concreto, ora un pensiero in un angolo della mente della protagonista Olivia, il cui vero nome è Susanna Pazzi.

In italiano, la diegesi costruita sull’uso della seconda persona singolare apre uno squarcio su un mondo distopico immaginario nella mente di chi guarda, tuttavia alternato a elementi profondamente reali, cioè i riferimenti geografici ai luoghi più simbolici di Milano: Piazza Diaz, Casa Velasca, San Babila, Duomo, Corso Sempione.
L’esigenza della lingua francese di esplicitare il soggetto, fa in modo che l’importanza del Tu emerga fin dal titolo, Tu auras mes yeux.

La narrativa fantastica parte da un escamotage narrativo: trasforma la metafora in realtà, allo scopo, paradossalmente, di rendere l’essenza della metafora, cioè il significato profondo che essa rappresenta, ancora più dirompente proprio grazie alla nudità con cui viene presentata.
Il romanzo di Vallorani fa esattamente questo. Prende alla lettera la frase « ci hanno fatti a pezzi », « sono andata in pezzi », e costruisce un mondo distopico in cui le persone vengono realmente fatte a pezzi, come simbolo concreto dello sfruttamento. La frammentazione identitaria della società contemporanea, invisibile ma irriducibile, si incarna nella bambina in tulle azzurro coi denti affilati, o nei frammenti di braccia tatuate incontrate per strada. Anche la professione della protagonista – la falsificatrice di documenti d’identità – amplifica la tematica.

Una voce narrante parla a una seconda persona singolare e capiamo quasi subito che si rivolge all’uomo di cui è innamorata, il compagno d’avventure e coprotagonista, Nigredo. Eppure, ogni volta, quel tu sembra rivolgersi anche alla lettrice, al lettore che viene chiamato in causa costantemente, obbligato a stare e a non nascondersi dietro lo spioncino della tranquillizzante terza o prima persona.

La nudità di questa forma di diegesi corre in parallelo con la sintassi scarnificata e provocatoria, già nota al lettore italiano con Laura Pugno, e che però talvolta sfocia nel lirismo. Uno stile paratattico che muta in versi sciolti e immaginifici.

«Chiudi gli occhi, ascoltando i pensieri di Raul.
E infine vedi. Qualcuno sta sognando, là in fondo. Quel-
lo che eravamo. E tu riesci a entrare nel sogno. A vedere.
Quello che non c’è.
E di colpo capisci, e io con te.
Questa città è tatuata come i nostri corpi. Camminiamo lungo cicatrici fresche, rinnovando il dolore.»

L’ambientazione oscura ricorda anche le atmosfere de L’addio, romanzo di Antonio Moresco del 2016.
Il lessico è semplice ma l’andamento viene interrotto da parole rare che ti obbligano a fermarti, chiederti se puoi procedere senza guardare quella parola per davvero oppure se devi staccarti dalla lettura e prenderla in mano, consultare il dizionario e, solo dopo averla conosciuta, riprendere la lettura, con una maggiore consapevolezza del luogo narrativo. Lo stesso inciampo cui sono sottoposti i protagonisti quando si scontrano con i pezzi delle donne che sono state smembrate.

È a metà della narrazione che, come la narratologia vuole, succede qualcosa che capovolge la situazione, una cattiveria imprevedibile e imprevista da parte di Nigredo. Il tu a cui si è rivolta finora con amore Olivia cambia volto. O meglio, aggiunge al volto dell’uomo un altro pezzo del puzzle. La reazione della protagonista è subito molto respingente, poi però sembra accettare l’accaduto, integrarlo, al punto che una lettrice sensibile alle questioni della violenza di genere potrebbe infastidirsi. Ma dobbiamo pensare che in un mondo violentissimo come quello creato da Vallorani, anche il solo fatto che Nigredo si sia trattenuto dall’esercizio fisico della violenza lo assolve. Non bisogna mai leggere senza contestualizzare gli avvenimenti narrati perché si rischiano pericolose strumentalizzazioni.

Il titolo, che a un orecchio attento non può non rievocare Verrà la morte e avrà i tuoi occhi di Pavese, non a caso si serve del topos del « revenant », il redivivo il morto che torna, incarnato da Anastasia, personaggio controverso e interessante, affiancato alla figura delle mourners, le piangenti, coloro che piangono la sorte delle altre donne, archetipo che appartiene al folklore anglosassone.

Le donne a pezzi del romanzo di Vallorani compiranno infine un gesto estremo di ribellione, un gesto che, come ne Il giardino delle vergini suicide di Sofia Coppola, film del 1999 tratto dal romanzo omonimo  di Jeffrey Eugenides, pubblicato nel 1993, urla a gran voce e rivendica il potere sul proprio corpo e sulla propria anima, che sono inscindibili e fare male al corpo significa far male all’anima. E viceversa, soprattuto.

Serena Vinci

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Serena Vinci
Serena Vinci è italianista presso l'Università di Modena e Reggio Emilia. I suoi interessi di ricerca vertono sulla letteratura italiana in prospettiva transculturale e sugli studi di genere. Si è occupata in particolare della ricezione di Bassani, Gadda e Ortese in Francia. È autrice di un saggio, "Ragazze selvagge. Funzione narrativa ed evolutiva della selvatichezza" (Divergenze, 2024), e di un romanzo, "Il sangue che ti scorre accanto" (Les Flâneurs, 2023).

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