Retrouver D’Annunzio, poète… “De l’Alcyone et autres poèmes”.

Gabriele D’Annunzio, 1863-1938, est mieux connu pour ses frasques amoureuses et ses engagements politiques (l’expédition de Fiume en 1922) que pour ses romans, jugés obsolètes, presque tous épuisés, dans la traduction historique de Georges Hérelle. Quant au poète D’Annunzio, en France, il n’existe guère que pour les italianistes. Cependant, un choix de nouvelles est disponible en Folio-Bilingue, comme un exemple de naturalisme à l’italienne[Le Passeur et autres nouvelles de la Pescara, 2001.]]. Grâce à l’Institut Culturel Italien a été publié, en 2008, dans les « Cahiers de l’Hôtel de Galliffet », une sorte de ‘best-off’ de ses œuvres poétiques [Poèmes d’amour et de gloire, traduction Muriel Gallot.

Gabriele D’Annunzio

Il était important de republier le poète dans une collection de poésie de large diffusion, en quelque sorte en livre de poche. C’est ce qu’a entrepris Claude Michel Cluny, dans son étonnante collection « Orphée » (édition de la Différence) qui, depuis 1989, publie les poètes dans toutes les langues du monde, de l’Antiquité à nos jours. Dans ce précieux petit livre, le point de vue sur D’Annunzio a quelque peu évolué. Un poète italien contemporain, Giuseppe Conte, dans sa préface justifie, contre vents et marée, son attachement à la ‘musique’ de D’Annunzio. Puis le directeur de la collection et la traductrice ont choisi de privilégier le plus fameux des recueils de 1903, l’Alcyone, journal lyrique d’étés passés en Toscane, en partie avec la Duse, dans une nature baignée par les fleuves et la mer : l’eau participe, chez le poète, de l’inspiration. « Il me semble que tout mon sang est devenu un fleuve lyrique de poésie » confiait-il, à cette époque, à Romain Rolland.

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Cinq ans après, un traducteur peut (doit ?) changer de point de vue : l’édition de 2013 comporte un texte plus simple, dépouillé de ce qui pouvait sembler des « clichés symbolistes ».

Nous en donnerons quelques exemples : en italien, le mot « onda » veut dire à la fois onde et vague, c’est un mot du quotidien ; tout comme « la felicità »: « sono felice » veut dire « je suis heureux », tout simplement. Alors « Forse conosceremo noi la piena / felicità dell’onda»[[« Bouche de l’Arno.»]] sera rendu:
« Peut-être connaîtrons-nous le grand / bonheur de la vague… » (vague est parfois plus beau que le mot onde). Ailleurs, « nel notturno gelo » devient « dans le froid de la nuit » et non « dans le gel nocturne »[[«Le soir, à Fiesole.»]]. Les inversions font partie de la structure de la langue italienne. On peut s’interroger sur leur présence en français ; parfois nécessaire comme marque du poétique, parfois inutile. « Regna il Silenzio i luoghi » sera dans l’édition d’ « Orphée »: « Le silence règne sur ces lieux »[[«Un soir mystique, sur le Tibre, au Bel Arbre.»]]. En revanche, s’appuyant sur l’étymologie de certains mots, on a pu adhérer davantage au texte, réveillant une signification oubliée. Le poème, intitulé « I tributarii », évoque les affluents de l’Arno – Ungaretti s’en souvient dans son poème « I fiumi ». Ce qui fut traduit par « Les affluents », devient en 2013, agrémenté d’une note, « Les tributaires », mot que l’on trouve chez Chateaubriand, selon le sens latin, tributarius, ‘qui apporte sa contribution’.

Mais il faut aussi savoir transiger avec l’usage contemporain des mots: « L’anima tua di pace s’inghirlanda » aurait pu se dire « Ton âme s’enguirlande de calme »; enguirlander, c’est-à-dire ‘parer de guirlandes’, était usuel dans la poésie fin de siècle (Heredia, Claudel). On y a renoncé et conservé, pour des raisons évidentes, « Ton âme se pare de calmes guirlandes ». Ailleurs, pour éviter toute ambiguïté, l’homme « aux yeux glauques » s’est mué, avec quelque regret, en homme « aux yeux pers »[[«Versilia».]], de sens équivalent.

Un dernier exemple, quatre vers d’un texte que tous les écoliers italiens connaissaient, connaissent par cœur, « I pastori » (tiré de « Sogni di terre lontane »). Le poète s’identifiait aux bergers, parce qu’ils venaient de sa région, les Abruzzes, et aussi parce qu’ils s’en éloignaient durant la transhumance : souvent le Poète fut sans demeure fixe, si ce n’est, tristement, la dernière, le Vittoriale, près du lac de Garde, où il mourut.

Rinnovato hanno verga d’avellano.

E vanno pel tratturo antico al piano,

quasi per un erbal fiume silente,

su le vestigia degli antichi padri.
(1903)

Renouvelé ils ont la houlette de coudrier

Et ils vont par l’antique sente vers la plaine,

comme à travers un fleuve d’herbes silencieux

suivant les traces de leurs aïeux anciens.
(2008)

Ils ont renouvelé la houlette de coudrier

Et ils vont par l’antique carraire vers la plaine,

comme à travers un fleuve d’herbes silencieux,

suivant les traces de leurs antiques aïeux.
(2013)

Il fallait dans la nouvelle version :

– retrouver une simplicité stylistique (éviter l’inversion).

– mettre en valeur le thème de la transhumance grâce à un terme occitan, « la carraire », le chemin des bergers.

– évoquer par la répétition voulue de l’adjectif, « antique », la très ancienne tradition de ce cheminement (tratturo antico), des Abruzzes aux Pouilles, de l’Aquila à Foggia, durant le mois de septembre.

Plaisir des variantes.

Muriel Gallot

*****

Présentation de l’éditeur:

Gabriele D’Annunzio, De l’Alcyone et autres poèmes, traduit de l’italien par Muriel Gallot et présenté par Giuseppe Conte, « Orphée », La Différence 2013, 189 pages. Edition bilingue.

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Il n’est pas exagéré d’écrire que sa gloire fut internationale. Du personnage lui-même, au dandysme flamboyant, de ses liaisons avec des femmes célèbres, de ses succès de romancier, de son audace d’aviateur lors de la Grande Guerre, voire de “condottiere” – il s’empare du port autrichien de Fiume et s’en déclare souverain – rien n’est commun. Il soutient, puis s’éloigne de Mussolini et s’enferme dans le silence. L’histoire passa qui ternit sa renommée. Trop de silence après trop d’éclats entoure aujourd’hui le poète surprenant de “La Chimère”, des “Laudes”, d’“Électre”. Un lyrisme inattendu habité par la lumière limpide, presque lustrale du classicisme grec et les ombres de l’inquiétude latine, ravive le paganisme en tant que célébration sensuelle, naturelle, de l’idéelle beauté du monde.

N.B. : Cette anthologie paraît pour le 150e anniversaire de la naissance de Gabriele D’Annunzio.

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