Au coeur de Venise, douce, si douce – Flâneries, années 1980.

Venise est douce, si douce.
Même ses plus beaux palais ne sont pas hostiles : la façade de la Cà d’Oro, autrefois recouverte d’une couche d’or fin, s’ouvre sur un portique accueillant et gracieux et sur une dentelle de fenêtres ciselées. On a envie de poser sa main sur les grosses pierres d’angle blanches des maisons patriciennes, ou sur les briques pelucheuses et tendres des murs qui baignent dans l’eau.

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Il y a partout des marches qui s’enfoncent dans les canaux et sur lesquelles on peut rêver – les yeux perdus sur les petites vagues qui viennent caresser la pierre, pendant qu’une gondole silencieuse passe à l’ombre d’un pont.

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Les amoureux s’assoient sur le parapet de pierre des ponts, et bavardent, en observant sans le voir le canal, ses maisons hautes et serrées, sa lumière rasante qui s’attarde sur un balcon débordant de verdure et d’où l’on entend venir comme la plainte d’un vieux piano.

On s’arrête devant une maison et on s’émerveille de la magie qui nous ensorcelle. Des proportions secrètes courent sur la façade. Les fenêtres parlent une langue sans mots qui nous oblige à rester.

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Sur un mur de brique, on reconnaît les deux colonnes blanches et l’arche de pierre d’une ancienne porte, désormais murée et endormie : on dirait la porte enchantée d’un autre monde.

Venise est une ville où l’on se sent chez soi, comme dans un jardin ou dans une cour. On s’appelle d’une maison à l’autre, on se penche au balcon pour regarder les enfants qui jouent autour du vieux puits sculpté. On entre dans une cour intérieure, le silence nous accueille et efface le souvenir du monde extérieur. Des oiseaux invisibles pépient joyeusement. Le jardin apparaît, débordant d’une végétation exubérante. Çà et là, émergeant de l’ombre verte, quelques petites statues pensives, abîmées par le temps, nous sourient en baissant les yeux sur on ne sait quel secret. Un balcon majestueux et tendre retient une molle couverture, ou un drap froissé.

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Mais, aussitôt qu’on est monté dans une barque, on se rend compte que la vraie vie à Venise était sur l’eau.

Les barques de charge sont de bonnes barques. Elles transportent les salades et les tomates du Marché, les réfrigérateurs et les bouteilles, mais aussi du sable et du ciment. Leur moteur les pousse tranquillement le long du Grand Canal. Leurs couleurs pastel s’harmonisent avec la Ville Ducale.

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Debout dans le fond de la barque, on peut s’accouder sur son solide bordage, le menton dans les mains, les yeux juste au-dessus de l’eau. Alors commence le merveilleux voyage à travers les petits canaux.

Leurs eaux calmes s’étirent, virent paresseusement ou s’élargissent. Une famille de petites barques bleues repose dans un coin, une barque plus petite est amarrée à l’écart près du pont, la maison qui surplombe le canal ondule dans l’eau mouvante.

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Quelquefois, le canal se blottit contre nous, les maisons se penchent et se laissent caresser; pour avancer, il faut pousser le mur de ses mains. Venise ne résiste pas, les barques amarrées se laissent faire. De gros clous sont fichés dans les murs; les Vénitiens les attrapent et glissent de l’un à l’autre pour aller chercher leur barque dans le canal. Plus loin, on découvre une petite mare d’eau verte et tranquille;

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une haute porte arrondie veille sur cette intimité qu’on ne peut voir de la ruelle; au-dessus de la porte, se tient la tête sculptée et hardie d’un Vénitien d’autrefois, les yeux tournés vers Candie ou Byzance.

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Un bateau à moteur passe lentement et froisse le reflet azuré du ciel. Près de l’eau, une fenêtre grise déborde de simples pots de fleurs; des rideaux soignés dorment le long de la vitre et les barreaux dorés d’une petite cage d’oiseau luisent dans l’ombre.

Hé! Qu’est-ce qui bouge là, juste sous la ligne d’eau du canal? Un petit crabe gratte les algues vertes de la pierre et se balance au gré des vagues. Un bateau flotte à ses côtés. Passant entre les maisons, le soleil découpe des carrés de lumière dorée; un chat, intrigué, a sauté d’une fenêtre sur le bateau et a penché avec curiosité son museau par-dessus bord. Le petit crabe a disparu, les barques bavardent en se balançant à peine; l’après-midi s’étire, il fait bon. Là-bas, une cour donne sur un canal et une gondole est venue s’y reposer dans la chaude lumière de la fin du jour.

La barque de charge reprend sa route. Soudain, elle débouche dans le Grand Canal qui retentit du rugissement des moteurs et ouvre si largement ses rives qu’on dirait presque un lac. On prend de la vitesse, on s’en va.

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Photographies © Serge Bassenko
Le récit et la 1ère photo © Eléonore Mongiat

 

Les photos de Serge Bassenko et le texte sont tirés de deux Cd-rom de photographies de Venise, intégralement consultables ici : www.lupusae.com

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Eléonore Mongiat
Mes parents sont originaires du Friul italien, mais je suis née en France. J'ai eu la chance de partager la vie et l'aventure photographique et littéraire d'un grand auteur, Serge Bassenko, de connaître avec lui Venise, sa lagune et la Campagne française de l'intérieur. Pour mener à bien son œuvre monumentale (90 000 photos et 25 livres), je suis devenue selon les besoins organisatrice, gestionnaire, secrétaire, documentaliste, traductrice, géologue, correctrice, écrivain, linguiste, cartographe. J'ai appris à diriger un bateau, à régler l'allumage d'une voiture, à restaurer des appareils photos, à développer des pellicules argentiques, à scanner et retoucher des images, à réaliser les programmes informatiques de 5 CD-ROM et un site Internet en 7 langues... Que dire ? Si : maintenant, en plus de mon activité professionnelle de traductrice (d'italien et d'anglais en français), de correctrice et rédactrice, je prépare un livre de souvenirs pour relater cette incroyable aventure. On critique les jeunes qui ne savent pas quelle profession future envisager. Mais moi non plus je ne sais pas ce que je pourrais faire plus tard... !

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