Poétiques du traduire. “La Lyre grecque” de Salvatore Quasimodo.

La traduction des lyriques grecs par le poète sicilien Salvatore Quasimodo est pour la première fois présentée en France, traduite et postfacée par Patrick Reumaux sous le titre La Lyre grecque, aux éditions vagabonde.

Salvatore Quasimodo

L’admirable œuvre poétique de Salvatore Quasimodo (1901-1968) se double d’une œuvre de traducteur tout aussi remarquable, tant par la diversité des auteurs qui la composent – de l’Antiquité gréco-latine à nos jours – que par l’esprit novateur qui l’habite, ce qui lui a valu autant de réactions négatives que de louanges : certains hellénistes refusaient de prendre au sérieux un homme qui avait appris le grec ancien en autodidacte et lui opposaient leur rigueur philologique ; d’autres, et en particulier des poètes comme Edoardo Sanguineti, voyaient dans sa démarche de traducteur un aspect central de sa propre production poétique.

De fait, les traductions du grec par Quasimodo sont, de l’avis de Luciano Anceschi dans son introduction à l’édition de 1940 des Lyriques grecs, « des poèmes de Quasimodo » et s’apparentent à une théorie de l’« imitation » telle qu’elle se pratiquait dans l’Antiquité et à l’époque classique, l’imitatio étant l’une des expériences majeures permettant de parfaire sa pratique de l’écriture, voire de la mettre en question. Cette tradition est demeurée vive en Italie, ainsi que le souligne Antonio Prete : « La traduzione come imitazione : costruzione di un universo linguistico parallelo, riverbero del primo, ma anche suo contrappunto dialogico, replica e insieme reinvenzione. Corrispondenza, ma nell’autonomia[1]. » C’est bien cette recherche d’une « autonomie inventive » qui anime Quasimodo lorsqu’il s’attache aux lyriques grecs, qui le fascinent, avec lesquels il se sent en affinité – n’oublions pas qu’il se considérait comme « siculo-greco » – et à partir desquels il engage ce que René Char appelle une « conversation souveraine », interrogeant par là sa propre expression poétique.

L’anthologie présentée en édition bilingue par les éditions vagabonde s’ouvre sur Sapphô de Lesbos, avec une vingtaine de poèmes dont l’un des plus célèbres nous offre une belle illustration de la pensée de Quasimodo, traducteur du grec mais aussi du latin et tout particulièrement de Catulle qui, on le sait, avait lui-même composé le célèbre Ille mi par esse videtur (LI), à partir du texte de Sapphô. Dans cette re-création, Catulle « imitait » Sapphô avec une virtuosité métrique et prosodique éblouissante, plongeant dans l’intimité de son écriture pour finir sur une strophe moqueuse, absente de l’original  :

Ille mi par esse videtur,
Ille, si fas est, superare divos,
Qui sedens adversus identitem te
Spectat et audit,

Dulce ridentem, misero quod omnes
Eripit sensus mihi ; nam simul te,
Lesbia, aspexi, nihil est super mi
Vocis in ore,

Lingua sed torpet, tenues sub artus
Flamma demanat, sonitu suopte
Tintinant aures, gemina teguntur
Lumina nocte…

 — Otium, Catulle, tibi molestum est,
Otio exsultas nimiumque gestis.
Otium et reges prius et beatas
Perdidit urbes[2] !

Il faisait sien en effet le chant sapphique, le réinventait et, ce faisant, offrait à son tour son poème à de nouvelles lectures et traductions.

C’est ce que fait également Quasimodo, qui « imite » à la fois Sapphô et Catulle en jouant des ressemblances et des différences entre l’un et l’autre de ses modèles. Il transforme la langue du texte original – et celle de sa refonte par le poète latin – pour produire une troisième « forme » en un jeu de miroirs prêt à se répéter à l’infini. Les quatre quatrains des deux poèmes (grec et latin) deviennent deux tercets et deux quatrains dont la métrique est libre, et sont entièrement consacrés à la description de l’état de sidération devant l’objet aimé sans le vers final de Sapphô[3] ou la strophe de Catulle qui en constituaient la chute.

A me pare uguale agli dei
chi a te vicino così dolce
suono ascolta mente tu parli

e ridi amorosamente. Subito a me
il cuore si agita nel petto
solo che appena ti veda, e la voce

si perde sulla lingua inerte.
Un fuoco sottile affiora rapido alla pelle,
e ho buio negli occhi e il rombo
del sangue alle orecchie.

E tutta in sudore e tremante
come erba patita scoloro :
e morte non pare lontana
a me rapita di mente.

La traduction de Patrick Reumaux fait de même :

Il me paraît l’égal des dieux
celui qui près de toi si douce
écoute ta voix quand tu parles

et ris comme une amoureuse. Soudain,
à peine vue, mon cœur
s’agite dans mon sein, ma voix

se perd sur ma langue inerte.
Un feu subtil enflamme ma peau,
j’ai du noir dans les yeux, le tumulte
du sang dans les oreilles.

Toute en sueur je tremble
pâle comme l’herbe maladive :
je ne suis pas loin d’être morte
à force d’extase.

Traduire à partir d’une traduction est chose peu courante en France ; elle est plus fréquente en Italie : Eugenio Montale n’a-t-il pas lui-même traduit sous le titre I barbari un poème de Constantin Kavafis à partir d’une traduction anglaise et non du texte original ? C’est ce flambeau que reprend Patrick Reumaux pour l’ensemble de ce recueil, dans le but de nous faire entendre la voix des lyriques grecs à travers le texte de Quasimodo que le traducteur prend à bras-le-corps, remodelant les voix « italiennes » de Sapphô, Alcée, Alcman, Simonide, Mimnerme, etc., pour les enrichir de nouvelles tessitures, de nouveaux timbres, d’autres inflexions et les soumettre à une autre métamorphose ; cela donne, par exemple, ce court poème d’Archiloque de Paros composé d’une seule phrase qui devient, par la modification du temps des verbes, un fragment d’autant plus elliptique que l’on ne sait pas s’il y est question d’un garçon ou d’une fille, contrairement à l’italien qui le précise par le ombrava au début du dernier vers :

Con una fronde di mirto giocava
ed una fresca rosa ;

e la sua chioma
le ombrava lieve e gli omeri e le spalle.

Avec un rameau de myrte jouant
et une rose fraîche ;

et sa chevelure
légère lui ombrant les épaules et le cou.

Cette approche du texte à traduire, que l’on découvre tout au long de la lecture, est énoncée de façon plus théorique, mais tout aussi poétique, dans la postface que signe Patrick Reumaux : « Le texte à traduire n’est pas autre chose que le chant d’un pinson. Il a des temps forts (full-song), des temps faibles (sub-song), et passe sans cesse d’un chant à l’autre selon une ligne caractéristique. Les temps faibles, le chant en sourdine, peuvent être comparés à la signature de l’auteur (ce drôle d’oiseau) ; les temps forts, le plain-chant, à son style. »

Danièle Robert

Salvatore Quasimodo : La Lyre grecque – poésie (préface de l’auteur) – édition bilingue traduite de l’italien et postfacée par Patrick Reumaux – vagabonde, 978-2-919067-25-1, 216 p, 21,50 € (Tél. 06 11 35 94 08 – contact@vagabonde.net ; facebook éditions vagabonde)
Salvatore Quasimodo (1901-1968) fut l’une des figures majeures de la poésie italienne du XXe siècle. Traducteur (Homère, Eschyle, Sophocle, Euripide, Catulle, Virgile, Shakespeare, Molière, Neruda, etc.), auteur de recueils d’une beauté absolue, dont Le Hautbois submergé et Et soudain c’est le soir, il a reçu le prix Nobel de littérature en 1959. Vingt ans auparavant, ses « Lyriques grecs » provoquèrent enthousiasme critique et scandale académique, avant que ses détracteurs ne reconnaissent définitivement son génie poétique.


[1] « La traduction comme imitation : construction d’un univers linguistique parallèle, reflet du premier, mais également son contrepoint dialogique, répétition et à la fois réinvention. Correspondance, mais dans l’autonomie. » Antonio Prete, All’ombra dell’altra lingua. Per una poetica della traduzione, Torino, Bollati Boringhieri editore, 2011, p. 90.

[2] « Il est pour moi l’égal d’un dieu / Ou si possible supérieur, / Celui qui près de toi sans cesse, / Te voit, t’écoute, // Douce rieuse qui me rends fou. / Malheur de moi ! à peine t’ai-je, /Lesbie, aperçue, que je suis / Resté sans voix, // Langue engourdie, membres irrigués / D’un feu sournois, oreilles / Bourdonnantes, voiles tirés / Sur mes prunelles… //— Le farniente ne te vaut rien, / Catulle, tu t’excites, tu en fais trop. / Beaucoup de rois et villes riches se sont déjà perdus/ Dans le farniente ! » (Le Livre de Catulle de Vérone, traduit du latin et présenté par Danièle Robert, édition bilingue, Arles, Actes Sud, coll. « Thesaurus », 2004, pp. 126-127.

[3] Ce vers mystérieux : ἀλλὰ πὰν τόλματον ἐπεὶ καὶ – πένητα – a donné lieu à des interprétations très diverses et laisse entendre que le poème est probablement inachevé ou que la fin a été perdue.

*****

Et, pour les mélomanes, une belle polyphonie de quelques minutes sur des paroles de Quasimodo:

Canto mattutino – madrigale a sei voci su testo dei Lirici Greci tradotti da Salvatore Quasimodo – Musica profana composta da Claudio Dall’Albero, compositore romano vivente. Concerto dal vivo del coro del Sidney Sussex College dell’Università di Cambridge – direttore David Skinner – Aula Magna dell’Università La Sapienza, Roma, Italia – 20 aprile 2017

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