Les castrats: des milliers d’enfants sacrifiés au nom du bel canto

Pendant plus de deux siècles, leurs voix aujourd’hui perdues ont envoûté l’Europe et inspiré les œuvres de grands compositeurs. Introduite en Italie par les Arabes, la castration fut adoptée par l’église soucieuse de couvrir les quatre registres de la structure polyphonique sans participation féminine. La naissance du mélodrame, exigeant des performances vocales que les femmes ne pouvaient atteindre (les voix castrats avaient une octave de plus), fut à l’origine de la propagation exponentielle de cette pratique au XVIIe et XVIIIe siècles.

les castrats

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Très attrayants dans le contexte des chœur religieux à partir du XVIème étaient les petits chanteurs dotés d’une voix de soprano, mais hélas ! leur don s’évanouissait à la puberté et, comble de malheur, sur les femmes pesait depuis le Moyen-âge l’interdiction absolue de chanter dans les églises et d’assister le prêtre (ce qui était demandé aux chanteurs lors de certaines cérémonies). Un vrai casse-tête pour les papes qui, pour s’assurer « le type de voix attribué aux anges » (Maria Luisa Ambrosini, L’archivio segreto del Vaticano, Mondadori, 1972), ne trouvent rien de mieux que la castration des enfants, tout en interdisant aux couvents/conservatoires de passer à l’acte… chirurgical.

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Le pape Sixte Quint

En 1588, Sixte V récidive et interdit la présence féminine sur scène, sous prétexte que le théâtre incite au libertinage, voire à la prostitution, en se référant à une tradition née à l’époque de saint Augustin. C’est donc  encore les hommes qui incarnent les rôles féminins. De nouveau, les castrats dont la voix possédait une octave de plus, deviennent la solution idéale, notamment lors de l’apparition du mélodrame, qui exigeait des performances vocales hors d’atteinte pour les femmes. La castration se propagea ainsi de façon exponentielle aux XVIIe et XVIIIe s.

Puisque l’opération était interdite dans les couvents – où l’on éduquait, et par la suite formait les enfants -, on opérait les pauvres malheureux dans des boutiques de barbier de campagne ou parfois dans les hôpitaux des grandes villes. A Rome, certaines boutiques affichaient ouvertement des panneaux indiquant « Ici on castre les enfants pour la chapelle pontificale » (L’archivio segreto del Vaticano, p. 327).

castrats et castration On opérait les garçonnets entre huit et dix ans, selon le timbre de voix que l’on souhaitait conserver. L’opération consistait à inciser l’aine pour en tirer les testicules, en les laissait s’atrophier, après avoir coupé et ligaturé les canaux (alors qu’aux eunuques on retirait tous les organes extérieurs) ; la chirurgie se déroulait dans des conditions d’hygiène improbable et sans anesthésie. Dans le meilleur des cas, on administrait de l’opium au jeune patient, mais la plupart du temps on lui comprimait la carotide jusqu’à la perte de conscience.

Les statistiques faisant défaut, car la castration, rappelons-le, restait clandestine, les archives demeurent muettes quant au nombre de patients décédés suite à la castration. De plus, sur les milliers d’enfants opérés, seul un petit nombre pouvait prétendre aux feux de la rampe, alors que d’autres perdaient même leur voix. Beaucoup d’entre eux, dévastés psychologiquement, se suicidaient, devenaient fous, s’enfermaient dans un couvent ou échouaient dans les rues grossissant les rangs des prostitués. L’immense majorité des enfants appartenait à des familles pauvres qui les vendaient ou acceptaient de les sacrifier en pensant que c’était la seule possibilité d’avenir pour leur fils, tout en s’assurant une vieillesse convenable.

NAPLES

Si la carrière théâtrale de « ces monstres angéliques » se décidait à Naples, ville de la musique par excellence (voir mon article Brève histoire de la musique à Naples. Ce virus qui fait chanter les Napolitains), les Etats pontificaux détenaient le record en matière de castration (42% sur l’ensemble des enfants opérés en Italie, tout en sachant que l’on castrait également dans d’autres pays d’Europe, comme l’Espagne, par exemple). A noter également qu’à Naples, troisième en Europe par nombre d’habitants, on n’avait nul besoin de castrer les enfants qui chantaient dans les églises comme on le faisait à Rome, car, lorsque ces derniers grandissaient, il était facile de les remplacer par des plus jeunes.

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L’acteur italien Stefano Dionisi dans le rôle de « Farinelli » du film éponyme

Ceux qui devenaient célèbres, au prix d’un travail harassant (de quatre à six heures par jour), engrangeaient de véritables fortunes. Ils étaient adorés par les puissants et même par les femmes qui n’hésitaient pas à les épouser. Certains sont de vraies légendes comme Caffarelli, Porporino ou Farinelli, le plus élégant et le plus beau qui, comme l’écrivit le Président De Brosses, « avait sept notes en plus des voix normales ». Quant à Gaspare Pacchiarotti, parfois il faisait pleurer l’orchestre avec sa voix divine.

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Moreschi, le dernier castrat

En 1798, la castration fut abolie à Naples mais le dernier castrat, G. Battista Velluti, chanta ponctuellement au Théâtre San Carlo jusqu’en 1808. La raison de la fin des castrats ne fut pas vraiment une question de morale, mais plutôt l’avènement du romanticisme qui ne demandait plus d’artifices, d’illusions ni d’ambigüité vocale.

A Rome, par contre, Alessandro Moreschi chanta jusqu’à 1903, et on peut encore écouter sa voix enregistrée. Sur les pochettes des disques, on lit “Soprano della Cappella Sistina”. Ce ne fut, en effet, qu’en 1898 que Léon XIII, poussé par l’opinion publique très hostile à cette pratique barbare, mit à la retraite tous les castrats. Son successeur, Pie X, les bannit officiellement de la chapelle vaticane.

L’ego démesuré de Caffarelli

Caffarelli, de son vrai nom Gaetano Majorana (1710-1783), fut l’une des voix les plus pures de l’histoire de l’opéra italien. Apulien de naissance, il étudia le chant à Naples où il reste de lui le palais qu’il fit édifier en 1754 (via Carlo de Cesare, 15).

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Caffarelli

Grand narcissique, Caffarelli fit inscrire sur le portail ces mots à sa propre gloire « Amphyon Thebas, Ego Domum« , littéralement « Amphion Thèbes, moi cette maison », ce qui signifie : « si Amphion construisit les murs de Thèbes au seul son de sa lyre, moi j’ai construit ce palais avec ma voix ». Nombre de chroniqueurs de son siècle, dont Lalande dans son « Voyage en Italie », relatent qu’un esprit facétieux inscrivit ce commentaire sur la porte cochère : « ille cum, tu sine », « lui avec, toi sans », en faisant allusion aux attributs masculins intacts d’Amphion. Aujourd’hui il ne reste plus aucune trace de ce mot d’esprit.

Goujat, insolent et bagarreur, Caffarelli faisait la joie de tous les amateurs de potins de l’époque. Selon l’anecdote qui fit le tour d’Europe, il refusa une riche tabatière, cadeau de Louis XV, sous prétexte qu’elle ne portait pas le portrait du roi. Lorsqu’on lui fit remarquer que Sa Majesté ne concédait un tel honneur qu’aux ambassadeurs, Caffarelli rétorqua « eh bien, que Sa Majesté fasse chanter les ambassadeurs ! »

En 1739, dans la prestigieuse église de Donna Regina, en plein concert, il en vint aux mains avec son rival Reginelli. En 1741, on dut lui passer les menottes et l’incarcérer car, pendant la représentation d’un opéra au théâtre San Carlo, il apostrophait le public, raillait les autres chanteurs et avait des comportements ouvertement libidineux à l’égard de l’une des cantatrices. En 1743 toujours devant les spectateurs, il s’amusait à changer de musique pour confondre sa partenaire.

Maria Franchini

Quelques suggestions de lecture:

  • Porporino ou les mystères de Naples de Dominique Fernandez, de l’Académie française (Grasset, 2005)
  • Moreschi, le dernier castrat, de Nicolas Clapton (Buchet & Castel)
  • Farinelli. Le castrat des Lumières, de Patrick Barbier (Grasset, 1994)
  • Histoire des castrats, de Patrick Barbier (Grasset, 2014)
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Maria Franchini
Maria Franchini aime se définir une femme du Sud. Née à Naples, elle y a vécu jusqu’à son arrivée en France (pour suivre son mari), où elle habite physiquement, car son cœur est toujours agrippé aux pieds du Vésuve bercé par le chant de la sirène, mère de Neapolis. Amoureuse inconditionnelle de sa terre natale et des chevaux, elle leur consacre ses pensées et ses écrits. Sans rapport apparent, le cheval incarne à la perfection l’âme napolitaine, si facile à dominer mais impossible à dompter, si amicale avec les bienveillants et si redoutable avec les malveillants. Naples et le cheval, victimes de leur beauté, attirent toutes les convoitises, mais ils résistent à toutes les blessures en restant libres même en esclavage. Naples et le cheval ont inspiré (et inspirent) les poètes et les artistes par milliers sans qu’aucun d’entre eux n’ait jamais pu en percer le secret. Nul être au monde n’aurait pu mieux que le cheval indompté être brodé sur le blason de cette ville/monde. Parmi ses publications: "Dictionnaire insolite de Naples (Ed Cosmopole, 2015), "Naples, insolite et secrète" (Ed Jonglez).

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