A Venise l’eau des canaux est redevenue claire…

Elle s’appelle Arièle Butaux, française elle vit dans la Cité des doges. Comme tous les habitants de la ville, comme tous les italiens de la péninsule, elle est confinée chez elle par le Covid-19. Jours singuliers dans une ville rendue à ses habitants les Vrais vénitiens, un retour en arrière dans le temps. A Venise, la nature reprend le dessus, écrit-elle. Cet étonnant constat doit nous inciter à repenser notre vie, à vouloir un monde qui ne sera plus celui d’avant. A confondre l’essentiel et le futile, nous étions entrain de détruire Venise. Merci à elle de nous avoir autorisés à partager avec vous sa belle lettre ouverte.

Crédit photo Arièle Butaux

Venise, 17 mars, 9ème jour de confinement

Je vous écris d’une ville coupée du monde.

Nous vivons ici dans une parfaite solitude qui n’est pas le vide. Nous prêtons chaque jour un peu moins attention à ce que nous ne pouvons plus faire car Venise, en ces jours singuliers, nous ramène à l’essentiel. La nature a repris le dessus. L’eau des canaux est redevenue claire et poissonneuse. Des milliers d’oiseaux se sont installés en ville et le ciel, limpide, n’est plus éraflé par le passage des avions. Dans les rues, à l’heure de la spesa, les vénitiens sont de nouveau chez eux, entre eux. Ils observent les distances, se parlent de loin mais il semble que se ressoude ces jours-ci une communauté bienveillante que l’on avait crue à jamais diluée dans le vacarme des déferlements touristiques.

Le tourisme, beaucoup l’ont voulu, ont cru en vivre, ont tout misé sur lui jusqu’à ce que la manne se retourne contre eux, leur échappe pour passer entre des mains plus cupides et plus grandes, faisant de leur paradis un enfer.

Venise, en ces jours singuliers, m’apparaît comme une métaphore de notre monde. Nous étions embarqués dans un train furieux que nous ne pouvions plus arrêter alors que nous étions si nombreux à crever de ne pouvoir en descendre! A vouloir autre chose que toutes les merveilles qu’elle avait déjà à leur offrir, les hommes étaient en train de détruire Venise. A confondre l’essentiel et le futile, à ne plus savoir regarder la beauté du monde, l’humanité était en train de courir à sa perte.

Je fais le pari que, lorsque nous pourrons de nouveau sortir de nos maisons, aucun vénitien ne souhaitera retrouver la Venise d’avant. Et j’espère de tout mon coeur que, lorsque le danger sera passé, nous serons nombreux sur cette Terre à refuser de réduire nos existences à des fuites en avant. Nous sommes ce soir des millions à ignorer quand nous retrouverons notre liberté de mouvement. Soyons des millions à prendre la liberté de rêver un autre monde. Nous avons devant nous des semaines, peut-être des mois pour réfléchir à ce qui compte vraiment, à ce qui nous rend heureux.

La nuit tombe sur la Sérénissime. Le silence est absolu. Cela suffit pour l’instant à mon bonheur. Andrà tutto bene.

Crédit photo Arièle Butaux

Venise, 20 mars 2020, 12ème jour de confinement…

En ce premier jour du printemps, je vous écris d’une ville où le temps n’existe plus.

Depuis que les rideaux de fer sont tombés sur tant de boutiques inutiles, Venise retrouve sa physionomie des siècles passés. Il n’est plus besoin de lever les yeux au-dessus de la ligne des magasins pour tenter d’échapper à la pollution visuelle et sonore qui altérait la Sérénissime. L’oeil et l’oreille enfin disponibles, on se faufile dans les rues désertes pour rejoindre les quelques magasins d’alimentation qui ont survécu à l’invasion de la pacotille et des marques planétaires qui essaiment comme des métastases, on découvre une Venise nue et vulnérable. Une ville en partie vidée de ses habitants, de ses commerces de proximité, de ses artisans. Une ville en danger. Une ville esseulée mais pas abandonnée.

Aujourd’hui, au douzième jour de confinement, ce sont les vénitiens et eux seuls qui assurent la survie de leur ville. Derrière les façades cinq fois séculaires de son hôpital où les malades reçoivent soins et attention, dans ses rues toujours propres, dans les magasins où ceux qui achètent prennent soin de ne pas mettre en danger ceux qui prennent le risque de venir travailler… Pour les autres, les jours s’écoulent sans repères, sans horaires, sans vie sociale, on ne nomme plus les jours de la semaine.

Certains sont en train de tout perdre mais personne ne se plaint.
On fera les comptes plus tard et, avec un peu de chance, on parviendra à un juste équilibre entre le trop et le pas assez. Interdire Venise aux visiteurs ne serait pas juste, spolier les vénitiens de leur ville le serait moins encore.
Les vénitiens sont des gens courageux et résilients qui affrontent les épreuves avec humour et la certitude qu’ils en sortiront plus forts. Ici, on n’applaudit pas le soir au balcon parce qu’il y a parfois plusieurs rues ou canaux entre deux habitants. Pour la même raison, on ne donne pas de concerts d’une fenêtre à une autre mais certains, à l’improviste, lancent au ciel un Volare ou un air d’opéra. Pour le plaisir ou pour se donner du courage.

Le temps n’existe plus ici car le passé et le présent, dans cette situation si particulière, sont en train de se rejoindre tandis que le futur nous échappe. Etre vénitien, c’est trouver fièrement mais aussi humblement sa place dans une longue histoire qui a commencé bien avant nous et dont nous ne verrons pas la fin. Au coeur d’une ville inchangée depuis des siècles, s’inscrire dans l’histoire est naturel. C’est aussi une question de survie : Venise est une utopie réalisée puis perpétuée par des hommes qui voulaient vivre bien ensemble. Les racines donnent la confiance pour oser, créer, rêver, être. Invisibles, elles nous rendent bien plus forts que la surface des apparences, l’obsession du paraître ou la consommation compulsive qui nous volent nos vies en nous les faisant vivre en dehors de nous-mêmes.

Depuis son isolement, Venise l’éternelle nous donne à méditer sur quelques questions essentielles et si souvent négligées : se réapproprier sa propre vie, s’inscrire dans la continuité du temps, être relié aux autres dans le présent comme dans le passé et le futur, partager la Terre, notre maison commune.

Arièle Butaux

Source : Facebook page d’Arièle Butaux médiatrice (publication publique).
Photo du logo crédit Alain Hamon, français vivant également à Venise (site Destination Venise)

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