« Il dono di Arianna », de Marta Morazzoni. Les veines de la mythologie sont infinies…

Un voyage à travers quelques grands mythes grecs réinventés par l’écrivaine italienne Marta Morazzoni (Guanda, 2019). Déplaçant l’orientation du regard et les perspectives habituelles, l’auteur crée un effet de décalage fascinant, qui donne une vie nouvelle à ces récits. Le tout avec une écriture d’orfèvre, à la fois tenue et sourdement vibrante.

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Marta Morazzoni  Il dono di Arianna (Guanda, 2019)

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“Les mythes n’ont pas de lieu, ils habitent notre tête et notre imagination”.

Marta Morazzoni est un écrivain rare. Non seulement parce qu’elle écrit peu, et seulement lorsqu’elle en ressent l’impérieuse nécessité, sans se soucier des modes, mais aussi parce qu’elle refuse d’entrer dans un moule, quel qu’il soit. Et lorsqu’elle commence à écrire un livre, elle ne sait jamais exactement où il la mènera. Certes, elle a écrit des romans, et non des moindres, mais elle persiste et signe dans son amour de la nouvelle [voir ICI son texte] – elle a d’ailleurs débuté en littérature avec le magnifique recueil intitulé La Jeune Fille au turban (POL, 1988, traduit par J. P. Manganaro) -, se désintéresse de ce qu’on appelle l’actualité, refuse l’autobiographie et, se référant à son maître, Alessandro Manzoni, convoque l’Histoire pour mieux étudier la nature humaine dans ce qu’elle a d’éternel.

Dans Il dono di Arianna, recueil de dix nouvelles, Thésée n’a pas de nom. Il n’est qu’un corps souffrant qui a rejeté dans l’amnésie son combat avec Astérion, un homme qui a trop bu et qui, épuisé par une migraine sans nom, n’aspire qu’au repos. Quant à Ariane, c’est une adolescente en jupe courte et aux incisives écartées, qui l’aide à sortir du fameux labyrinthe avec une facilité déroutante. Les préparatifs pour la bataille de Marathon sont vus d’en haut, par trois vieilles femmes qui en savent long sur les guerres, et Œdipe se retrouve aux côtés de Laïos par le plus grand des hasards, parce qu’une tortue a malencontreusement traversé la route.  Les jeux de la séduction et du désir se donnent libre cours, sans que les personnages se doutent de ce que le destin leur réserve :  la belle et opulente Hélène et le “prince troyen” se livrent, lors d’un repas chez le roi, époux de celle-ci, à des échanges de regards et à des sous-entendus pleins de rires, tels un frère et une sœur vaguement incestueux, “réunis par hasard après une longue séparation, avec mille sottises à se dire”. Clytemnestre, à vingt-cinq ans, est une femme mûre – “sur elle, les plis du cou sont la marque de l’âge, comme les cercles sur le tronc d’un chêne”- qui entretient une liaison avec son jeune beau-frère, et qui connaît le poison du doute et de la jalousie.

Pierre-Narcisse Guérin, Clytemnestre hésitant avant de frapper Agamemnon endormi, 1817, musée du Louvre

Ces nouvelles de Marta Morazzoni rendent profondément humains aussi bien les dieux que les simples mortels : les parents de Nausicaa se demandent s’il est bon qu’une aussi jeune fille épouse cet étranger, un homme bien plus âgé qu’elle. Poséidon est à la fois intrigué et agacé par le bavardage de Pelias, qui ignore à qui il a affaire ; puis frappé par la beauté de la fille de celui-ci, le dieu de la mer comprend qu’elle est sa petite-fille, et un élan de tendresse le saisit. Mais cette quasi familiarité n’empêche pas la présence d’un fatum cruel : dans L’île de la souris, la pétrification des matelots, vengeance de Poséidon, est décrite de l’intérieur, subjectivement, avec une écriture qui épouse la métamorphose au plus près. À la fin de Iolcos, la disparition de Poséidon dans la mer, révélation de sa nature divine, nous fait basculer dans le prodige.

De Henri Camille Danger (1857-1937) Ulysse et Nausicaa

Avec une écriture ciselée – de son propre aveu, elle travaille toujours à “retrancher” – Marta Morazzoni crée des atmosphères tantôt nocturnes, tantôt écrasées de soleil. Nous sommes bel et bien en Grèce, avec la ligne bleue de la mer et les champs d’oliviers, les odeurs et les saveurs des lieux qui ne sont pas là pour “faire pittoresque” mais pour créer, en quelques mots, une atmosphère particulière, souvent implacablement réduite à l’essentiel : “Mykonos est lumineuse et le vent nettoie ciel et mer. Les maisons blanches réfractent la lumière qui se brise contre la roche, vraie dame de cette terre.” Mêlant, comme il se doit, les hommes et les dieux, elle nous les montre en proie à des désirs, des pulsions, des passions et des doutes qui nous les rendent on ne peut plus proches. Nouvelle Ariane, elle nous entraîne, parfois avec une ironie légère, dans le labyrinthe de ces histoires, jouant à nous taire le nom des personnages que nous croyions connaître par cœur et qui nous révèlent des aspects inattendus, animés d’une nouvelle vie par la grâce de son talent. Car “les veines de la mythologie sont infinies, et lorsqu’elles deviennent capillaires, elles s’étendent et se ramifient, et masquent, avec leur trame serrée, la surface des faits.”

Marguerite Pozzoli

Ils ont dit du livre :

  • Il dono di Arianna offre une nouvelle familiarité avec la mythologie, ses héros, les lieux et les événements, et le fait sans schémas préétablis, dans une liberté créative totale.”
    Francesca Cingoli (Il Libraio.it, 21.04/2019)
  • “L’équation entre mythe et labyrinthe est l’inspiratrice principale de Il dono di Arianna de Marta Morazzoni, un recueil de nouvelles raffinées dans lesquelles les contours des histoires, des lieux ou des personnages familiers (…) sont altérés, pétris, brisés et recomposés, mais toujours avec légèreté et élégance. (…) C’est des effets imprévisibles de cette virtualité combinatoire que le livre de Marta Morazzoni, comme toute entreprise de réécriture mythologique, tire son énergie.”
    Mario Telò (Il Sole 24 Ore, 21.04. 2019)
  • “Marta Morazzoni a si longuement fréquenté ces lieux, elle a tant lu sur leurs tragédies mythiques qu’elle peut nous raconter, comme si elle était là, un carnet à la main, ce que nous ont transmis Homère, Eschyle, Sophocle, Euripide. Mais elle fait plus : elle raconte en témoin qui veut intervenir sur le déroulement de l’histoire, selon sa sensibilité, ses sympathies et ses antipathies. C’est pourquoi sa réécriture des événements est  si personnelle et procure un tel plaisir.”
    Matteo Collura (Il Messaggero, 23.04.2019)

L’auteur:

Marta Morazzoni et sa traductrice française Marguerite Pozzoli

Marta Morazzoni est née à Milan et vit à Gallarate. Elle est l’auteur de plusieurs recueils de nouvelles et de romans, entre autres La Jeune Fille au turban (P.O.L., 1988), Une Leçon de style (L’Herne, 2005), L’Affaire Alphonse Courrier (Actes Sud, 2008), L’Invention de la vérité (Actes Sud, 2009), La Note secrète (Actes Sud, 2012) et Le Feu de Jeanne (Actes Sud, 2015). Elle collabore régulièrement, en tant que critique littéraire, avec Il Sole 24 Ore. Son œuvre a été récompensée par de nombreux prix, dont le dernier est le prix Campiello 2019 pour l’ensemble de sa carrière. Il dono di Arianna,  a reçu le prix Chiara 2019, attribué au meilleur recueil de nouvelles de l’année. Elle a également reçu, en 2020, le Premio Internazionale Ceppo, qui consacre un auteur de nouvelles.
Consultez la page de Marta Morazzoni sur le site d’Actes Sud

Un extrait du livre

Hélène de Troie (détail) de Gaston Bussière, 1895. Musée des Ursulines de Mâcon.

Ce fut une attirance au premier regard : assise en face de l’hôte venu d’Asie au banquet officiel donné en son honneur, elle le regardait, étonnée et rieuse : elle ne pouvait pas croire qu’un homme aussi beau soit assis à sa table et dialogue avec elle et n’ait d’attentions que pour elle, et des mots et même des rougeurs. À cause de lui, le bruit habituel du banquet, les voix rudes des convives et le ton, toujours un peu vulgaire, de son mari, parvenaient à peine à ses oreilles. Il avait planté sur elle ces yeux bleus ensorceleurs qui resplendissaient de bonheur et elle l’écoutait raconter, pour elle seule, les conséquences néfastes de son erreur de parcours, et la montée inutile vers le Taygète : “J’ai dû renvoyer le cheval à mi-chemin, j’avais peur de lui briser les jambes. Chez nous”, disait-il, “il n’y a pas toutes ces aspérités, cette sécheresse et cette avarice d’ombres et d’herbe, et j’espère que le serviteur qui devait le ramener dans la vallée ne s’est pas trompé de sentier. Il nous a fallu si longtemps pour descendre et retrouver le bon chemin !”  Mais maintenant qu’il la décrivait pour elle, l’entreprise de la veille paraissait plus légère et si intéressante : voir la mer par moments, entre des colonnes de rochers semblables à des coulisses ouvertes sur l’eau, la mer, lointaine et irréelle, de la même couleur que le ciel dont on ne la distinguait pas… Lui aussi avait les yeux bleus et les cheveux noirs et en se regardant, ils se découvraient, d’instant en instant, aussi semblables que frère et sœur, emportés par un bonheur enfantin qui faisait jaillir, de sa gorge à elle, une sorte de sanglot, et découvrait, chez lui, des dents blanches qui illuminaient son visage adolescent.

(Début de la nouvelle Githion, traduction de Marguerite Pozzoli, par ailleurs traductrice des quatre livres de Marta Morazzoni publiés aux éditions Actes Sud et cités plus haut).

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