Fellini contre Visconti: une rivalité légendaire, mais créatrice.

L’histoire des rivalités dans le monde du cinéma a été l’objet de plusieurs conférences et documentaires. En France par exemple, les relations entre François Truffaut et Jean-Luc Godard ont souvent été tumultueuses. En effet, ces deux figures emblématiques de la Nouvelle Vague – qui n’avaient rien de commun – ont moqué différemment la tradition française. Le réalisateur d’À bout de souffle a accusé Truffaut de produire un cinéma commercial, tandis que celui des Quatre-cents coups a reproché à Godard ses films élitistes.

À l’instar de ces deux icônes de la Nouvelle Vague, un autre duo s’oppose dans le cinéma italien des années 1950: deux génies vont imposer leur style respectif et donner à ce nouveau cinéma un retentissement mondial.

Fellini et Visconti ont entretenu, tout au long de leur carrière, une rivalité acerbe. Quelle est l’origine de cette opposition légendaire ? Et comment s’est-elle manifestée chez ces deux monstres sacrés de l’âge d’or du cinéma transalpin ?

On peut en tout cas constater qu’elle a orienté et propulsé leur créativité et que leurs réalisations ont évolué en parallèle. Chef-d’oeuvre contre chef-d’oeuvre.

Ces deux grands metteurs en scène se sont disputé leurs techniciens, leurs acteurs, leurs chefs-opérateurs et se sont volé parfois même leurs projets. Cette animosité a été jusqu’à les pousser à utiliser des espions sur leurs tournages respectifs et à se défier sur des thèmes voisins.

Cette rivalité est assez remarquable dans l’histoire du cinéma. Il s’agissait d’une forme de guerre et d’inimitié qui a duré très longtemps, à «tel point que même leurs amis communs quand ils voyaient Visconti ne lui disaient pas qu’ils avaient vu Fellini», confiait Nicola Sardicchio, disciple du célèbre compositeur Nino Rota.

L’origine de leur conflit remonte à la différence de leur condition sociale. Les deux cinéastes représentent en effet deux univers diamétralement opposés. Luchino Visconti est un aristocrate milanais, amoureux d’opéras et de chevaux, dont le père est un important mécène de la Scala de Milan, et que l’on salue, sur le plateau, du titre de ‘Monsieur le Comte’ (Il Conte). Federico Fellini, au contraire, est issu de la petite bourgeoisie commerçante de Rimini, sur l’Adriatique, et s’est passionné pour le cirque dès son jeune âge ; il considère Rome comme la capitale européenne du cinéma où il lui sera possible de réaliser ses rêves et de réussir grâce à son talent. De fait, c’est dans les mythiques studios de Cinecittà que les deux grands réalisateurs donneront forme à leurs rêves.

Au début des années cinquante, Fellini et Visconti font partie des néoréalistes qui tournent dans la rue les drames du quotidien. Mais la réalité est plus compliquée. Visconti est un militant de gauche qui a fait de la prison pendant la guerre ; il est considéré comme le grand rival de Rossellini, notamment avec La terra trema et son film culte Ossessione (1943) qui a signé  l’acte de naissance du néoréalisme.

La controverse opposant Fellini à Visconti atteint son paroxysme à la Mostra de Venise en 1954 lors de la sortie du film La Strada qui a obtenu un deuxième prix, alors que Senso, le film de Visconti, n’a pas été primé. Ce succès a fait l’objet d’un litige violent entre viscontiens et  felliniens. Cet épisode est toutefois le commencement éclatant de leur célébrité mondiale, car les deux films vont faire sensation et chacun porte le style cinématographique de son réalisateur : Senso (1954) est un mélodrame historique haut en couleur et un peu théâtral, La Strada (sorti aussi en 1954) un film dépouillé en noir et blanc, mêlant réalisme et émotion.

Dans un article, Visconti qualifie La Strada de «néo-abstraction» et Fellini s’insurge répliquant par des mots grossiers. Les deux réalisateurs ne se saluent pas et les journaux se chargeront de colporter leur échange d’invectives.

Il faut noter, en outre, que le compositeur Nino Rota, le photographe Giuseppe Rotunno et les vedettes Marcello Mastroianni et Claudia Cardinale ont travaillé pour les deux cinéastes, c’est-à-dire dans les deux camps.

En 1957, les deux ennemis se retrouvent à Cinecittà. Fellini tourne Les Nuits de Cabiria et dans un studio voisin Visconti filme Les Nuits blanches. Ils vont réussir à s’ignorer superbement.

Puisqu’en Italie tout est politique, Visconti, matérialiste marxiste, sera opposé à Fellini, plutôt tourné vers le Vatican, mais en réalité ils vont tous deux scandaliser l’Italie. D’un côté, Visconti par son homosexualité choque les communistes, de l’autre, Fellini sera bientôt la bête noire des catholiques avec son somptueux film La Dolce Vita (1960), variation sur l’oisiveté des élites romaines.

Les deux cinéastes se retrouvent donc une nouvelle fois en compétition. Visconti, dont le film Rocco et ses frères n’a pas eu le succès escompté, est tellement exaspéré par le succès du film de son rival qu’il a affirmé que Fellini avait filmé ses maîtres ‘comme un domestique qui les regarde par le trou de la serrure’, ce qui a provoqué la colère de Fellini, lequel a revendiqué son origine populaire face au mépris de l’aristocrate milanais.

En 1963, les deux monstres sacrés du cinéma s’affrontent à nouveau avec deux films. Le Guépard, présenté à Cannes par Visconti, remporte la Palme d’or, et Fellini reçoit à Hollywood un Oscar pour son mythique film Huit et demi.

En dépit de leur parcours parallèle, Fellini et Visconti représentaient deux visions du monde diamétralement opposées. Fellini aurait vendu son âme pour bénéficier de la considération critique que Visconti considérait comme son dû. Leur permanente rivalité a été l’un des plus fameux conflits de l’histoire du cinéma, mais elle nous a permis de découvrir un fascinant portrait de deux monstres sacrés.

Les vicissitudes et les drames de l’histoire et de la vie italiennes constituent pour tous deux la matière de leurs œuvres et l’un des attraits le plus novateur et puissant de leur travail. Si Luchino adopte un style rigoureux pour narrer les remous réalistes et mélodramatiques de l’histoire italienne, et ravit le spectateur par l’esthétisme de ses images, Federico entrelace le réalisme à la rêverie débridée d’un univers chaotique, riche de fantasmes foisonnants et baroques.

A la fin cependant, c’est au Festival de Spolète en 1970 que les deux grands hommes se réconcilieront, l’un avec Satyricon, l’autre avec Les Damnés.

Certes, les rivalités ont imprégné l’histoire des arts, et la rancœur entre artistes n’a cessé de donner lieu à des critiques blessantes et sarcastiques. Mais ces différends ont été fructueux pour le spectateur dans la mesure où ils ont donné naissance à des œuvres de grande valeur qui se sont imposées dans les mémoires.

Abderrahim Naim

LAISSER UN COMMENTAIRE

Please enter your comment!
Please enter your name here

La modération des commentaires est activée. Votre commentaire peut prendre un certain temps avant d’apparaître.