Luigi Ghirri, le photographe de l’apparente simplicité.

A Rome, au Maxxi (Musée national des Arts du XXIe siècle), jusqu’au 27 octobre 2013, une splendide exposition consacrée au grand photographe émilien: “Luigi Ghirri. Pensare per immagini. Icone, paesaggi e architetture”. L’exposition met en lumière un artiste qui a profondément influencé la culture visuelle internationale par sa manière d’interpréter en images le monde. Elle rend aussi compte de la variété de ses intérêts artistiques et culturels, de la musique à l’édition.

SPLENDEURS DU BANAL AU METAPHYSIQUE

A partir des années 1960 Luigi Ghirri, photographe, réalise ses premières prises de vue lors de ses errances, voyages, excursions vacancières, dans les campagnes de sa région : l’Emilia e Romagna. Ghirri est un photographe de profession, il a déjà travaillé sur commande, pour le Touring Club, pour les collectivités locales. Pourtant ce «flâneur» dans le sens de Baudelaire et Benjamin, aime activer, via la photographie, une démarche mémorielle, une «Recherche du temps perdu» très autobiographique, où il crée une grammaire des lieux, des détails, des personnes, des objets de la banalité du réel ; il dessine une cartographie imaginaire et très poétique explorant le silence des lieux, les marges de la ville diffuse qui, aujourd’hui, est au cœur des études et des analyses d’urbanistes, sociologues, architectes et savants.

Luigi Ghirri, Parigi, 1972. Courtesy Fototeca Biblioteca Panizzi, Reggio Emilia ©Eredi Ghirri

En ce sens et bien au-delà de tout ça, Luigi Ghirri (1943-1992) a été un précurseur. Il saisit, du paysage italien, l’ineffable affectivité, l’engagement émotif, la continuité hors des murs de la ville compacte. Brumes et plaines, vieilles maisons en ruine, laboureurs, ouvriers, gens et objets qui ne figurent jamais dans les répertoires des photographes italiens de cette époque, sauf dans la peinture de Bellotto, et surtout de Giorgio Morandi et dans les dessins et les écrits sur la ville italienne de Aldo Rossi, architecte visionnaire et humaniste. Ghirri construit sa poétique en donnant à ce paysage oublié une dignité de sujet, il rend à tout ce monde brumeux de la plaine padane, à ces petites villes et à leurs habitants, une identité merveilleuse qu’on retrouve aussi dans l’œuvre de son ami l’écrivain Gianni Celati qui a travaillé avec lui pour ses récits de «Verso la foce» et «Narratori delle pianure».

Luigi Ghirri, Argine Agosta Comacchio, 1989. Collezione privata, Verona

Claude Nori, un photographe français d’origine italienne, nous a raconté, lors d’une interview qu’il nous a accordée au sujet de Ghirri, que celui-ci l’invitait souvent à le rejoindre en Italie, durant les pauses de son travail, et, dans une vieille voiture FIAT, ils partaient pour de grandes aventures photographiques dans les villages, les bourgs et les petites villes de la sublime province italienne. Pour Nori, il s’agissait du bonheur, des repas dans les «osterie»[[Bistrots ou auberges.]], des souvenirs d’enfance à Rimini, des filles aimées et perdues, de la famille en vacance en un temps où «Nous n’av(i)ons pas besoin d’argent», comme dans un film de Fellini, que Ghirri, et lui, adoraient. Dans une petite ville près de Reggio, ils jouaient au baby-foot avec le chanteur Gianni Morandi et avec l’autre, le poète qui a travaillé beaucoup avec Ghirri, Lucio Dalla[[On doit à cette collaboration Dalla-Ghirri la chanson « Caruso » de Lucio Dalla.]]. Ghirri était dans son paysage, celui de l’âme, conceptuel certes et raffiné, mais «simple» comme il le disait lui-même :

Il mio è un tentativo semplice di ricostruire un sentimento di appartenenza e pacificazione, un “percorso possibile” all’interno dei territori da fotografare e da raccontare[[Luigi Ghirri, in Introduzione in Il senso delle cose. Luigi Ghirri-Giorgio Morandi, catalogo della mostra omonima, a c. di Paola Ghirri, Carpi, éd. Diabasis, 2005. « J’ai tenté simplement de reconstruire un sentiment d’appartenance et de pacification, un “parcours possible” à l’intérieur des lieux à photographier et à raconter ».]].

Luigi Ghirri, Marina di Ravenna, 1986. Courtesy Fototeca Biblioteca Panizzi, Reggio Emilia ©Eredi Ghirri

Puis, dans les années 1980, pour Ghirri ce fût la célébrité et le projet d’étude du paysage italien «Viaggio in Italia»[[Luigi Ghirri, Viaggio in Italia, 1984, projet et publications conçus avec Gabriele Basilico, Mimmo Jodice, Giuseppe Chiaramonte, Ugo Mulas, etc.]].

Les villes felliniennes laissent la place aux métropoles diffuses, transformées et métamorphosées par l’expansion démographique et par la mondialisation. Dans ce contexte, Ghirri reste fidèle à ses engagements métaphysiques, il travaille la poétique de Walker Evans, Magritte, Boubat, Atget, Paolo Monti, Eggleston, l’Amérique; il suscite le débat – encore d’actualité – au sujet de la réalité et de sa représentation.

Côté diffusion de ses images et de leur statut, il devient editor de livres de photographie pour Jaka Book et pour d’autres maisons d’édition, il découvre la nouvelle génération de photographes italiens et leurs interprétations du problématique paysage italien de l’après-guerre et du développement économique. A la une pour tous: l’expansion des villes, leur perte d’identité, les périphéries désolées, les paysages de Pasolini. Pourtant, pour Ghirri et pour Celati, restent d’actualité les vers de la chanson de Bob Dylan :

La ville dans laquelle j’ai grandi est celle qui m’a légué son héritage de visions.[[ Bob Dylan, album – pochette “The times they are a-changin”, 1964. Ghirri était un fan de Bob Dylan et de la littérature américaine des années 1960. Ghirri s’éteint chez lui en 1992, sa dernière photographie, restée dans l’appareil le jour de sa mort, suite à un problème cardiaque, représente un sentier en terre, un brouillard épais. On discerne une silhouette de dos se fondant dans la brume, sur le départ.]]

Luigi Ghirri, Brest, 1972. Courtesy Fototeca Biblioteca Panizzi, Reggio Emilia ©Eredi Ghirri

Des visions problématiques, qui ouvrent beaucoup de champs de recherche – en art, urbanisme, architecture, littérature, sociologie – très actuelle, parfois contradictoire mais toujours passionnante.

Nous voulons approfondir la poétique du paysage de Ghirri en étudiant ses liens avec la peinture métaphysique de Giorgio Morandi – les merveilleux objets banals que Ghirri avait photographié dans le studio du peintre à Bologne – et des projets de Aldo Rossi qui disait de lui :

Il photographe et interprète depuis plusieurs années mes constructions en leur donnant, justement, une unité particulière qui est aussi son unité, c’est-à-dire la vision de l’artiste photographe, de celui qui fixe l’événement en témoin.[[Aldo Rossi en 1987 fixe sur un papier le plan de son intervention écrite pour un catalogue d’exposition de Luigi Ghirri et il rajoute : « Homage a Luigi Ghirri, shadows, silent objects, fragments, the landscape of my mind ». Avec ces quelques mots, Rossi dessine le portrait de l’artiste photographe Ghirri.]]

Luigi Ghirri, Versailles, 1985. Courtesy Fototeca Biblioteca Panizzi, Reggio Emilia ©Eredi Ghirri

Luigi Ghirri, témoin d’ombres, d’objets silencieux, fragments, paysages imaginaires et réels: la plaine du Pô, les plages de la Romagna deviennent un non-lieu de rencontres, un paysage d’ombres où la poétique d’Aldo Rossi s’intègre dans l’autre de l’artiste photographe et du peintre. En écho l’écrivain Celati…Des témoignages d’un paysage humain en train de disparaître dans les brumes de la mémoire collective d’une Italie des souvenirs. Jadis, dans les trains, en dessous des sièges il y avait des photos touristiques des paysages italiens. Ces photos sont les illustrations de tous nos voyages durant les années qui vont de 1950 aux années 1980, les vacances, les rendez-vous dans les villes éloignées, les attentes, l’inconnu… Ghirri en fait un lieu des «Rimembranze», les nôtres et celles de Rossi, Ghirri, Morandi, leur paysage de la mémoire qui est aussi le nôtre. Car, pour Ghirri, l’artiste ne fait qu’évoquer la beauté qui se cache derrière le banal, l’ordinaire. Paysage de l’imaginaire via la caméra, en inframince selon Duchamp.

Luigi Ghirri, Bologna, Studio di Giorgio Morandi, 1989-1990. Courtesy ©Eredi Ghirri

En ce moment, une splendide exposition au MAXXI de Rome (24 avril – 27 octobre) Luigi Ghirri. Pensare per immagini. Icone, paesaggi, architetture , 300 photographies des collections de la Photothèque Panizzi à Reggio Emilia, des archives des héritiers Ghirri, des musées de Rome et de Bologne. Réalisée avec la collaboration de la Mairie de Reggio Emilia, l’exposition est proposée en parcours thématiques et non pas chronologiques : les « Icônes du quotidien » ; les « paysages » ; les « Vintage Prints » et les « New Prints » qui viennent de la photothèque Panizzi. Aux photographies, on a ajouté les ouvrages d’artistes que Ghirri a édités et aussi ses preuves d’artiste, ses ménabo’ et les textes écrits avec et pour les artistes conceptuels des années 1970. Une occasion unique pour connaître la production complexe d’un artiste-témoin de l’histoire italienne et de l’art de la deuxième moitié du XXe siècle.

Maria G. Vitali-Volant

“LUIGI GHIRRI. PENSARE PER IMMAGINI Icone Paesaggi Architetture”
MAXXI Museo Nazionale delle Arti del XXI Secolo
www.fondazionemaxxi.it

Après Rome, l’exposition sera présentée notamment dans les cloîtres de Saint-Pierre à Reggio Emilia, à l’occasion du Festival Fotografia Europea, en mai 2014.

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Maria G. Vitali-Volant
Maria G. Vitali-Volant : nata a Roma, laureatasi all’Università di Roma; abilitata in Lettere, storia e geografia; insegnante e direttrice di biblioteca al Comune di Roma, diplomata in Paleografia e archivistica nella Biblioteca Vaticana, arriva in Francia nel 1990 e qui consegue un dottorato in Lettere, specializzandosi in Italianistica, con una tesi su Giuseppe Gorani, storico viaggiatore e memorialista nel Settecento riformatore. Autrice di libri in italiano su Geoffrey Monthmouth, in francese su Cesare Beccaria, Pietro Verri, è autrice di racconti e di numerosi articoli sull’Illuminismo, sulla letteratura italiana e l’arte contemporanea. In Francia: direttrice di una biblioteca specializzata in arte in una Scuola Superiore d’arte contemporanea è stata anche insegnante universitaria e ricercatrice all’ Université du Littoral-Côte d’Opale e à Paris 12. Ora è in pensione e continua la ricerca.