La Naples de L’amie prodigieuse: quand un roman à succès balaie la vision stéréotypée d’une ville

(Versione in italiano QUI). Tourisme littéraire. Bien loin du tourisme de masse, deux parcours intimistes inspirés des lieux de L’amie prodigieuse, la saga best-seller d’Elena Ferrante, menés par des napolitains attachés à leurs racines légendaires, plongent les visiteurs dans une Naples aux multiples facettes.

Digne héritière du Grand Tour, Naples, la grande métropole du sud de l’Italie, suscite, dans l’imaginaire collectif, bien des représentations ambivalentes oscillant entre stéréotypes et lieux communs.
Par-delà les points d’intérêt touristique labellisés UNESCO, le quartier du Rione Luzzatti, n’était pas, a priori, doté d’un patrimoine culturel exceptionnel. Pourtant, la quadrilogie L’amie prodigieuse[1] y a focalisé l’attention des médias internationaux. L’œuvre en 4 tomes, publiée dès 2011 aux Editions italiennes E/O et en français dès 2014 chez Gallimard, raconte l’histoire d’Elena et de Raffaella (Lila), deux amies qui vivront 40 ans d’amitié, le boom économique de la Naples des années 50 jusqu’à la « décennie de toutes les transitions[2] » des années 90.

Elena dite Lènù, la narratrice, est fascinée par la personnalité et l’acuité intellectuelle de la redoutable Lila. L’éloignement du quartier populaire d’origine vers les quartiers chics du Pausilippe et du Palazzo Donn’Anna sera le prix de l’ascension sociale tant désirée. Omniprésent dans l’œuvre, le napolitain est bien plus qu’un dialecte populaire. Deuxième langue parlée en Italie, doté tout comme l’italien d’une littérature et d’une grammaire, il est reconnu comme langue à part entière par l’Unesco depuis 2014 [n.d.r. voir article Altritaliani ICI].

amica geniale ferrante
Immeuble du Rione Luzzatti à Naples

C’est la chronique de James Wood présentant My Brilliant Friend en 2013 dans le «New Yorker», qui déclenche l’engouement international pour la saga Ferrante. Parmi les fans illustres: Michèle Obama et Hillary Clinton[3]. Ferrante est actuellement traduite en une cinquantaine de langues dont l’iranien et le chinois[4].
Au Rione Luzzatti, à la Via Mezzocannone, au centre de Naples, d’insolites va-et-vient de voyageurs, munis d’appareils photo, sillonnent les blocs d’immeubles, prospectent les soupiraux[5] des caves, sous les yeux d’habitants qui les interpellent avec un « Eh, l’amica geniale ![6]» de circonstance…

Tenter de comprendre Naples ne peut se faire sans tenir compte du contexte politico- économique singulier d’une Italie du Sud où la ville cumule largement les stéréotypes négatifs.
En 1861, Naples perd son rôle de capitale politique et économique du royaume des  Deux-Siciles et se voit reléguée au rôle de métropole périphérique d’Italie. Comme dans nombre de grandes villes européennes, l’exurbanisation s’accélère dès le début des années 50. Les classes populaires sont contraintes de s’installer dans de nouveaux quartiers qui leur sont spécifiquement dédiés par les autorités en place. Exit donc le mode d’organisation séculaire des « palazzi » du centre-ville historique qui permettait à des familles de toutes catégories sociales de vivre dans un même immeuble à des étages différents.
L’exil des classes populaires en périphérie se fera sous le couvert d’un encadrement politique, soumis dans la pratique à l’action de promoteurs véreux. Francesco Rosi a superbement illustré la problématique dans le chef-d’œuvre cinématographique « Main basse sur la ville[7]» (1963). Le programme de reconstruction post tremblement de terre de 1980 accentuera encore cette tendance, renforcée par l’incapacité de l’Etat italien à résoudre le contentieux méridional.

Lila et Lénù petites filles

Loin de perdre leur napolétanité malgré l’exil extra muros, des habitants, passionnés par leur ville, usent du vecteur littéraire de L’amie prodigieuse et permettent ainsi aux visiteurs qui les suivent de porter un regard inédit sur un Rione Luzzatti « où personne ne passait, pas même avant les élections » comme en témoigne David Schiavon, journaliste au Napoli Monitor et auteur d’un livre sur le street art du quartier[8].

Francesca Siniscalchi, guide culturelle, recommandée par le New-York Times[9], a créé un parcours des lieux de l’amie prodigieuse. Elle nous confie « que les personnes qui choisissent de suivre ce tour, le font pour voir où l’histoire des deux amies s’est déroulée, où elle a commencé, quelle école elles ont fréquentée, dans quelle église Lila s’est mariée, où elle a acheté sa robe de mariée, où elles ont pris le train pour rejoindre la Via Chiaia, sur quelle île se sont déroulés les moments les plus importants de l’histoire…».

Maurizio Pagano et Francesco Russo, auteurs du livre « I luoghi dell’Amica geniale »

Un second tour est, quant à lui, basé sur les anecdotes et la transmission intergénérationnelle du quartier. Il est mené par deux auteurs, respectivement enseignant et avocat : Maurizio Pagano et Francesco Russo (Noi Professionisti)[10]. «Je suis né, j’ai vécu et j’ai grandi à Naples dans le Rione Luzzatti. Mes parents qui ont quatre-vingt-dix ans maintenant, eux aussi y habitaient quand ils étaient enfants. Dès la sortie du livre L’amour harcelant[11], j’ai compris qu’Elena Ferrante y parlait de mon Rione», comme nous le confie Maurizio Pagano lors d’une visite scolaire[12] .

La mission des deux itinéraires est commune : faire revivre l’imaginaire d’une époque révolue et faire découvrir une ville habitée par les Napolitains, à la générosité de laquelle, on n’échappe pas[13]

Dans un monde littéraire international « secoué » par la quadrilogie de L’amie prodigieuse, au travers de nombreux articles et publications relatant l’événement Elena Ferrante, les habitants des lieux n’avaient pas attendu les puissantes éditions Mondadori[14] ou la série tirée de l’œuvre par HBO[15], pour exprimer leur culture napolitaine. Grâce à la Naples imaginaire de l’œuvre et à l’appropriation qui en est faite par Francesca Siniscalchi, Maurizio Pagano et Francesco Russo, une autre Naples est donnée à voir, emplie de contradictions et aux multiples facettes. Qu’ils soient jeunes étudiants ou touristes, américains, belges ou australiens, tous recherchent  la Naples de L’amie prodigieuse, la Naples d’avant, du génie des lieux, du Montedidio dialectal des années 60 d’Erri De Luca (2001)[16]. Tous recherchent la confrontation de leur imaginaire au réel.

Le fameux tunnel Gianturco par lequel les petites s’échappent du quartier pour voir la mer au début de la quadrilogie

C’est le cas lorsqu’une touriste australienne, dont la famille a dû quitter Naples suite au tremblement de terre de 1980 pour émigrer aux antipodes, est bouleversée en retrouvant le son de la langue napolitaine oubliée depuis son enfance, lorsqu’une habitante l’interpelle pour lui demander en quoi un tunnel routier peut être si passionnant. Ou encore, quand Salvatore, lycéen de 15 ans, rencontré dans le Rione, à qui la lecture du livre a été imposée par son professeur, en conclut : « C’est une chose positive que des visiteurs viennent dans le quartier pour voir l’endroit où nous habitons […] J’aime l’endroit où je vis et le fait que nous ayons des visiteurs donne une image plus réelle de Naples, celle d’une ville où les Napolitains ne volent pas et où il n’y a pas que des déchets.[17]»

Les visiteurs, à l’instar du fameux Grand Tour initiatique des siècles passés,  cherchent à parfaire leur éducation napolitaine, par la recherche de lieux « authentiques » liés à une œuvre littéraire.

Et Maurizio Pagano de nous relater : « La Ferrante n’a pas changé ma vie, mais m’a donné le moyen de parler de la mienne et de l’endroit où je suis né, le Rione Luzzatti. La BBC vient juste de me contacter pour un reportage qui sera diffusé prochainement, présenté par l’acteur Richard Grant. Avant la Covid, mon quartier était régulièrement parcouru par des touristes passionnés par cette saga.
Francesco et moi avons pu présenter notre livre I luoghi dell’Amica geniale[18] dans des écoles comme le Lycée Don Lorenzo Milani, à l’initiative des professeurs Aponte et Napoli, et parcourir avec les élèves les lieux de l’histoire de Lenuccia et Lila. Cette histoire y a de véritables racines. Nous avons effectué des recherches personnelles et avons réussi à remonter aux vrais personnages de la quadrilogie et à leurs vrais noms. Nous les avons presque tous identifiés. Nous avons recherché les potentielles «Elena Ferrante» et nous avons fait des comparaisons avec les familles, … c’est une belle histoire à raconter à nos visiteurs ».

Plus nous parcourons les lieux, plus les récits s’imbriquent les uns aux autres : ici on assiste à une rencontre entre de jeunes lycéens et des personnes plus âgées qui partagent les photos de leurs proches décédés. L’émotion est là, ancrée dans ces vieilles photos vite sorties des portefeuilles qui ne demandent qu’à s’ouvrir pour dévoiler les trésors du passé. Les Napolitains sont le «génie» des lieux ! Nous sommes bien loin du tourisme de masse: les visiteurs de toutes origines réfléchissent, évaluent, échangent leurs impressions et partagent leurs ressentis entre bombardements de la deuxième guerre, souvenirs des années 70, dites de plomb, sans oublier le traumatisme du grand tremblement de terre du 23 novembre 1980 ou la violence exercée par la Camorra, personnifiée dans les romans par les frères Solara.

Le fameux tunnel par lequel les petites s’échappent du quartier pour voir la mer au début de la quadrilogie symbolise parfaitement la sortie du quartier populaire vers la promesse de l’ascension sociale tant désirée ; un touriste américain qui nous interpelle y voit même dans ce tunnel une référence mythologique au Styx: «The Tunnel is a metaphor, almost the River Styx – Hades on one side, freedom and opportunity on the other[19]».

Raimondo Di Maio

Á la Via Mezzocannone, au centre-ville, Raimondo Di Maio, est le propriétaire militant d’une des dernières librairies historiques de Naples. Seul à éditer en italien Louise Glück, prix Nobel de littérature 2020, il est un des éditeurs mais aussi le promoteur inlassable du célèbre écrivain italien Erri De Luca. Ne nous trompons pas sur l’exiguïté des lieux : le libraire est un influenceur respecté de la culture napolitaine et ce, depuis bien avant que d’aucuns l’interpellent sur sa contribution supposée à L’amie prodigieuse. Raimondo Di Maio revendique la localisation de la Via Mezzocannone comme un des lieux de l’intrigue. Pour lui: «La librairie où travaillait Lenù est bien mon ancienne librairie, un peu plus loin sur la Via Mezzocannone, celle dans laquelle se trouve un escalier pour accéder à l’étage supérieur. Je suis sûr que c’est là que la Ferrante s’est imaginée la scène du vieux libraire lubrique qui regarde sous la jupe d’Elena. L’équipe de la série est venue me voir mais malheureusement, ils ont été contraints de situer l’action visuelle à Port’Alba pour des besoins techniques. La scène me fait toujours sourire, d’où l’intérêt de lire l’œuvre originale ! L’impact de l’œuvre littéraire est déterminante pour mon activité car, suite à sa parution, des étrangers sont venus chez moi pour identifier «la» librairie de la Via Mezzocannone. Ensuite, les Napolitains ont suivi. Le phénomène m’a permis de vendre beaucoup de livres en anglais et en italien, mais pas uniquement. L’entrée dans la librairie sensibilise les visiteurs à la littérature italienne, ce qui est ma joie de vivre».[20]

Oeuvre du street artiste Eduardo Castaldo sur le mur de la Bibliothèque Andreoli. Photo de Francesco Russo.

L’influence de l’œuvre, au travers des parcours précités, donne «une autre vision de la ville», comme nous l’ont confié des élèves du Lycée Don Lorenzo Milani lors de leur visite du quartier : «encore plus belle ou plus attachante» et, à la différence de L’amie Prodigieuse, «où les enfants peuvent désormais aller à l’école, même si rien n’a vraiment changé entre riches et pauvres» …. Après la diffusion de la deuxième saison de la série tournée dans le centre de Naples, un des défis du Rione Luzzatti a été d’être à même d’accueillir dignement les visiteurs. On a même aperçu régulièrement le maire de Naples, De Magistris, sur le tournage[21]

Détail d’une oeuvre du street artiste Eduardo Castaldo représentant Mademoiselle Oliviero et le professeur Ferraro dans la série inspirée par L’amie prodigieuse. Photo de Francesco Russo.

Différentes initiatives encourageantes ont vu le jour au Rione. La bibliothèque Andreoli porte maintenant le nom d’Agostino Collina, personnalité à laquelle le professeur Ferraro faisait référence dans l’œuvre. Après la guerre, le Professeur Collina créa de ses propres deniers la première bibliothèque itinérante du quartier pour les enfants qui ne pouvaient être scolarisés. L’amie prodigieuse insuffle l’espoir d’une vie meilleure grâce à l’éducation populaire et au dévouement des professeurs pour leurs élèves, à l’instar des personnages de Mademoiselle Oliviero et du professeur Ferraro respectivement incarnés dans la série par deux grands de la scène napolitaine: Dora Romano et Vittorio Viviani. On peut voir, depuis la série, à la bibliothèque Collina le travail de street art de l’artiste Eduardo Castaldo, inspiré de L’amie prodigieuse[22]!

Ainsi, face aux difficultés structurelles auxquelles eux-mêmes et les générations précédentes ont dû faire face, des habitants férus de culture, des journalistes impliqués, des libraires passionnés, des enseignants dévoués, des artistes, toutes ces personnes que nous avons rencontrées vivent leur appartenance au peuple de Naples, grâce notamment à L’amie prodigieuse, en «transformant leur souffrance en culture» ainsi que le décrit Marcelle Padovani dans l’édifiant Les Napolitains (2014).

Magali Vilain


[1] Titre original italien : L’amica geniale
[2] CUSSET, F. (2014) Une histoire (critique) des années 1990
[3] FRANCE INTER. (2018, 7 mars). La prodigieuse Elena Ferrante. Emission Ma matinale – Dorothée Barba. France.
[4]  DE ROGATIS, T. (2017, 8 juin). L’amica geniale e Storia del nuovo cognome di Elena Ferrante: le ragioni di un successo internazionale. Institut culturel italien de Shanghai. Shanghai.
[5] En référence à la scène de jet des poupées dans la cave de Don Achile.
[6] « Hé, l’amie prodigieuse ! »
[7] PFIRSCH, T. (2011). La localisation résidentielle des classes supérieures dans une ville d’Europe du Sud : le cas de Naples. L’Espace géographique, tome 40 (4), pp. 305-318.
[8] MIEDO, D., & SCHIAVON, D. (2016). Palude Gianturco, dal pantano all’industria e ritorno. Napoli: Monitor Edizioni.
[9] NEW YORK TIMES. (2016,18 Janvier). What to do in Elena Ferrante’s Naples ?
[10] Pour en savoir plus sur les travaux de Maurizio Pagano et Francesco Russo: https://www.facebook.com/iluoghidellamicageniale/videos/769397790071788/ et https://issuu.com/partymagazine1/docs/party_winter19_low
[11] FERRANTE, E. (1992). L’Amore molesto. Rome: Edizioni E/0.
[12] VILAIN, M (2019) Comment une production littéraire à succès international peut-elle influencer la mise en patrimoine d’un quartier ? La quadrilogie littéraire d’Elena Ferrante. L’amie prodigieuse et la ville de Naples. Ecole de Communication (COMU ; Université Catholique de Louvain.
[13] PADOVANI, M. (2014). Les Napolitains. Lignes de vie d’un peuple. Paris: HD Ateliers Henry Dougier.
[14] Mondadori est la première maison d’édition italienne.
[15] A noter que la chaîne de télévision américaine HBO, en collaboration avec RAI I, qui a l’exclusivité des premières diffusions, a tourné la série dans des lieux reconstitués, le quartier actuel ne correspondant plus à la vision des années 50 et 60 des débuts de la quadrilogie.
[16] DE LUCA, E (2002) Montedidio,  Paris : Gallimard
[17] VILAIN, M (2019) Comment une production littéraire à succès international peut-elle influencer la mise en patrimoine d’un quartier ? La quadrilogie littéraire d’Elena Ferrante. L’amie prodigieuse et la ville de Naples. Ecole de Communication (COMU ; Université Catholique de Louvain) p. 49.
[18] PAGANO, M., & RUSSO, F. (2018). I Luoghi dell Amica Geniale. La Memoria Scomparsa. Napoli: Independently published.
[19] VILAIN, M (2019) Comment une production littéraire à succès international peut-elle influencer la mise en patrimoine d’un quartier ? La quadrilogie littéraire d’Elena Ferrante. L’amie prodigieuse et la ville de Naples. Ecole de Communication (COMU ; Université Catholique de Louvain) p. 100.
[20] France Culture (2017) : https://www.franceculture.fr/emissions/une-histoire-particuliere-un-recit- documentaire-en-deux-parties/lenigme-ferrante-en-quete
[21]https://video.repubblica.it/edizione/napoli/cinema-l-amica-geniale-de-magistris-a-napoli-ciak-al-corso-umberto-e-al-centro-storico/332481/333076?
[22]https://st.ilsole24ore.com/art/cultura/2019-01-28/l-amica-geniale-diventa-street-art-lila-e-lenu-165440.shtml?refresh_ce=1 

Article précédentD’après Dario Fo: La Lune et l’Ampoule au Théâtre Thénardier à Montreuil
Article suivantSicile: Andrea Camilleri nous raconte «Le jour des morts».
Magali Vilain
Active depuis quelques années dans les milieux culturels en Italie, Magali Vilain propose des actions de médiation culturelle et de tourisme médiatique: une œuvre littéraire, un film, une série peut amener des visiteurs à se rendre sur des lieux attribués à une œuvre qui les a touché. Elle est aussi l’autrice d’un mémoire (UCL Mons en Belgique) sur la manière dont la quadrilogie à succès «L’amie prodigieus » d’Elena Ferrante a influencé le devenir d’un quartier jusqu’alors inconnu de Naples, le Rione Luzatti. Magali s’engage au travers d’actions éducatives, citoyennes contre les stéréotypes et clichés qui frappent parfois le sud de l’Italie tout comme le bassin méditerranéen au travers du projet "Gattopardo" dans le cadre de sa société de communication TANCREDE srl.

LAISSER UN COMMENTAIRE

Please enter your comment!
Please enter your name here

La modération des commentaires est activée. Votre commentaire peut prendre un certain temps avant d’apparaître.