La Leçon d’italien de Lina Prosa: un théâtre de la mémoire et de la liberté

Les Presses universitaires de Strasbourg ouvrent l’année avec la publication de “La Leçon ditalien, un texte de la dramaturge sicilienne Lina Prosa, figure éminente du théâtre italien contemporain. Inédite en Italie, l’œuvre paraît pour la première fois en version originale et en traduction française. Convoquant Homère et les grands poètes italiens, la pièce raconte comment la langue est un outil de résistance et de liberté. Une introduction et un entretien avec l’auteure accompagnent le texte. Maria G. Vitali-Volant signe ici la présentation de cet ouvrage.

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Inspirée par l’histoire réelle de Lidia, une Catalane rencontrée à Barcelone en 2014 lors d’une représentation de Lampedusa Beach, la pièce plonge dans les zones d’ombre de la dictature franquiste. À l’époque, le père de Lidia inscrit sa fille dans une école italienne appliquant la méthode Montessori, espérant lui offrir un espace de liberté que le régime refuse à la culture catalane. De ce récit intime naît une œuvre où s’entrelacent liberté d’expression, altérité linguistique et quête identitaire.

L’action se déroule dans une gare catalane aux accents surréalistes, évoquant les atmosphères de Paul Delvaux ou de Giorgio De Chirico. Un lieu suspendu, où les trains n’arrivent jamais et deviennent les symboles d’un voyage intérieur, d’une métamorphose. Béatriu, l’héroïne, y attend un train pour Paroparo, où reposent ses parents. Mais ce sont surtout les fantômes du passé qui surgissent: un chef de gare franquiste, reconverti en futur manager-boucher d’un centre commercial destiné à remplacer la gare, et un marchand de journaux antifranquiste. Délicat portrait d’un antifasciste destiné à disparaître comme les beaux souvenirs de temps révolus, ce dernier incarne «le premier mort de la nouvelle époque», balayé par l’ultralibéralisme triomphant.

Face à eux, le chef de gare apparaît comme un gardien infernal, contraignant Béatriu à un voyage à rebours dans le temps, à la manière des descentes aux enfers de l’Antiquité. D’autres silhouettes hantent le monologue de Béatriu, notamment celle d’une institutrice brutale imposant le castillan à ses élèves dans une scène glaçante de «sadisme pédagogique».

Béatriu, qui a échappé à ce système scolaire, devient la porteuse d’un plurilinguisme vécu comme un signe de démocratie. Le castillan incarne la langue unique de la dictature; le catalan et l’italien, au contraire, ouvrent des espaces de liberté, de pensée et de désir. À la violence du langage franquiste — puis de son avatar ultralibéral —, la jeune femme oppose la puissance poétique de Foscolo, de Leopardi et du chant inaugural de l’Odyssée, qui clôt la pièce. La langue «autre», sublimée par la poésie, réveille en elle le souvenir d’un premier amour et devient l’expression même de son aspiration à l’égalité.

Si le cadre historique est précis — la transition entre dictature et démocratie —, Lina Prosa brouille volontairement les repères temporels. Comme souvent dans son théâtre, le passé se recompose, le futur se teinte de dystopie, et la structure dramatique s’affranchit des conventions pour mieux interroger la mémoire collective.

Le traducteur Francesco D’Antonio, Maître de conférences à l’Université de Strasbourg et spécialiste de l’œuvre de Lina Prosa, relève avec finesse le défi de l’édition bilingue. Sa traduction, fidèle sans être servile, s’accompagne d’un appareil critique d’une grande précision. Pédagogue autant que passeur, il offre aux chercheurs comme aux amateurs de théâtre une véritable «leçon d’italien» littéraire et dramaturgique.

Maria G. Vitali-Volant

LE LIVRE:
La leçon d’italien
de Lina Prosa
Date de parution: 13/01/2026
Nombre de pages: 160 – prix: 18€
Presses universitaires de Strasbourg
Page dédiée sur le site de l’éditeur :https://pus.unistra.fr/ouvrage/la-lecon-ditalien/

BIO: Lina Prosa, auteure et metteure en scène de théâtre, est née en 1951 à Calatafimi-Segesta et vit à Palerme. Elle obtient le Prix de la Critique italienne de Théâtre «Drammaturgia 2015». C’est la première auteure italienne contemporaine dont les textes on été mis en scène à la Comédie Française. En 2016, elle reçoit la distinction de «Chevalier des Arts et des Lettres» du Ministre français de la Culture. Ses textes sont traduits en français, anglais, catalan, croate, portugais, allemand, breton. En 2014, elle dirige la Trilogia del naufragio à Paris au Théâtre du Vieux-Colombier, qui s’impose au niveau international et qui est considérée l’œuvre emblématique de son écriture. La Trilogia, composée de Lampedusa Beach, Lampedusa Snow, Lampedusa Way, a été enregistrée et retransmisse par France Culture. Les textes ont été traduits par Jean-Paul Manganaro. En 2015, une lecture de Lampedusa Beach est donnée au Conseil de l’Europe à l’occasion d’événements spéciaux et au Musée de l’Histoire de l’Immigration de Paris pour l’événement «12 heures pour changer de regard» promu par le Ministère de la Culture. De 2014 à 2016, La Trilogia, mise en scène par l’auteure est produite par le Teatro Biondo Stabile à Palerme et présentée au Piccolo Teatro de Milan trois années de suite. En juillet 2016, Lina Prosa fonde le mouvement théâtral «MigraTeatro». En 2018, elle crée au sein du centre Amazzone de Palerme l’espace pour la recherche et la mise en scène «ClasssicoContemporaneo» qui s’occupe des liens entre le dramaturgie classique et le théâtre contemporain https://www.progettoamazzone.it/. Avec « La leçon d’italien », Lina Prosa ouvre un nouveau chapitre de sa dramaturgie.

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Maria G. Vitali-Volant
Maria G. Vitali-Volant : nata a Roma, laureatasi all’Università di Roma; abilitata in Lettere, storia e geografia; insegnante e direttrice di biblioteca al Comune di Roma, diplomata in Paleografia e archivistica nella Biblioteca Vaticana, arriva in Francia nel 1990 e qui consegue un dottorato in Lettere, specializzandosi in Italianistica, con una tesi su Giuseppe Gorani, storico viaggiatore e memorialista nel Settecento riformatore. Autrice di libri in italiano su Geoffrey Monthmouth, in francese su Cesare Beccaria, Pietro Verri, è autrice di racconti e di numerosi articoli sull’Illuminismo, sulla letteratura italiana e l’arte contemporanea. In Francia: direttrice di una biblioteca specializzata in arte in una Scuola Superiore d’arte contemporanea è stata anche insegnante universitaria e ricercatrice all’ Université du Littoral-Côte d’Opale e à Paris 12. Ora è in pensione e continua la ricerca.

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