Un beau spectacle À la folie Théâtre, Paris 11e, jusqu’au 21 juin 2026. Un compte-rendu de Gabriella Merloni pour Altritaliani.
Tout a commencé par un sourire jovial et un flyer, remis entre mes mains lors d’une journée d’étude. Puis, la curiosité a fait le reste… Me voilà donc assise sur les sièges-banquettes de À la folie Théâtre, prête à faire un séjour d’1h15 chez… Les femmes Goldoni (de retour après le succès de la pièce pour une nouvelle saison printemps-été). Une belle découverte que je vous recommande vivement d’aller voir.
Un son de flûte qui retentit dans la salle, un rythme militaire aux accents vifs, un espace clos, sobre, celui d’une auberge parisienne plongée au cœur de l’Histoire: nous sommes en 1793, en pleine Terreur, au quartier des Halles… C’est dans ce cadre turbulent et âpre que démarre «Les femmes Goldoni», pièce écrite à quatre mains par le metteur en scène Benoît Lepecq et Corinne François-Denève (Professeure de littérature française XX-XXIe à l’Université de Bourgogne) et librement inspirée des Mémoires de Carlo Goldoni.

Le choix très précis de délocaliser l’action de cette pièce de l’Italie (celle qui, à Livourne, puis Venise, vît éclore entre 1745 et 1753 la nouvelle comédie de caractère du «Molière Italien») à la France révolutionnaire, va prendre tout son sens au fil de la représentation. Car, de suite, voici qui débarquent sur scène deux femmes, dont l’une est astucieusement habillée en homme. Chamboulées, elles nous font comprendre, en quelques répliques, qu’elles sont des «comédiennes», «en villégiature» et «certo !», italiennes.
Elles s’appellent Teodora Medebach et Maddalena Marliani, deux comédiennes vénitiennes vedettes du théâtre goldonien ayant laissé une empreinte durable sur l’œuvre du dramaturge : Teodora, épouse du chef de troupe Girolamo Medebach (dont la compagnie était basée à Venise au théâtre Sant’Angelo), prima donna spécialisée dans les rôles d’amoureuse et ayant inspiré Goldoni pour l’écriture de La Femme Fantasque (1751), en raison, paraît-il, de son caractère insupportable ; Maddalena, sa nièce, excellant dans les rôles de soubrette et conquérant la première place au sein de la compagnie grâce au cycle de pièces goldoniennes mettant en scène la servante Coralina puis, triomphant en Mirandolina dans La Locandiera (1753).
La fiction que nous présente Les femmes Goldoni met bien en évidence la rivalité sous-jacente entre les deux comédiennes. Leurs attitudes maniérées et coquettes de femmes tantôt gâtées, tantôt rompues à l’exercice de la scène, se marient à leurs costumes, noirs, qui, eux, nous racontent une autre histoire : celle des funérailles de «Carlo», la raison première de leur voyage à Paris.
En face d’elles, Andoche, garçon d’auberge à l’allure disgracieuse et aux airs de faux dur… « Nous sommes aux Halles ! », entonne-t-il avec véhémence, arpentant le plateau de ses grands pas saccadés, inspectant l’espace d’un regard pétillant et insolent. C’est ainsi que se matérialise la rencontre choc entre «Le Tiers-État», nourri au «pain moisi» et à «la bistouille» et ces nonchalantes dames «de la Vénétie», «du monde sacré de la comédie». Un contraste hilarant porté par le jeu tout en finesse des comédiennes (Marianne Chassagne-Berthier, Céline Forest, Lou Defressigne) et souligné par la mise en scène de Benoît Lepecq et les notes d’humour de Corinne François-Denève qui signent une comédie de caractère, où les rires et les éclats de joie ne sont finalement là que pour mieux servir, en toile de fond, un propos plus grave : comment, à la mort du «Maestro», faire revivre son leg théâtral ?
Les femmes Goldoni est donc une pièce résolument méta-théâtrale dans la mesure où, ce sont bien Goldoni et son théâtre les véritables protagonistes de la scène prenant corps au gré des échanges entre ces femmes réunies par un seul homme… Carlo Goldoni. Lui, le dramaturge réformateur prônant l’abandon progressif des masques et des lazzi de la commedia dell’arte au profit de commedie di carattere dressant un portrait au vitriol de la bourgeoisie vénitienne de l’époque et porte-parole d’une satire des rapports de classe ; l’exilé volontaire, s’installant à Paris en 1761 avec l’intention de raviver le succès de ses pièces ; le professeur d’italien, par nécessité, de la sœur, puis des filles de Louis XV ; enfin, le vieil homme qui, devenu pauvre à la Révolution suite à l’arrêt brutal de sa pension (jadis accordée par le roi), rédige incognito ses Mémoires assis à une table d’auberge…
Mais, loin de s’enfermer dans un revival nostalgique de faits et gestes du dramaturge vénitien, Les femme Goldoni s’ouvre, en filigrane, sur une perspective plus vaste. Il est question, ici, de rendre hommage aussi à ceux et celles qui, à l’instar de Giorgio Strehler (1921–1997) et Myriam Tanant (1945–2018), dramaturge, traductrice, agrégée d’italien et Professeur d’études italiennes et d’études théâtrales hors pair à l’Université Sorbonne Nouvelle, ayant auparavant assisté le metteur en scène au Théâtre de l’Europe – ont travaillé avec brio à la valorisation de l’œuvre goldonienne et contribué à la reconnaissance, en France, de son influence majeure dans l’essor de la comédie italienne moderne. On pourra donc deviner chez Les femmes Goldoni cette volonté similaire d’offrir au spectateur un récit tout en nuances de Carlo Goldoni et de son théâtre. Tantôt en jouant avec les clichés pour mieux s’en écarter, tantôt en jonglant avec les sonorités de la langue italienne pour nous rapprocher d’un altrove lointain et familier à la fois.
Enfin, Les femmes Goldoni lance un véritable appel aux metteurs en scène et interprètes de demain : Maddalena et Teodora ont enfin trouvé l’auberge, maintenant il leur faut une nouvelle Locandiera… qui prendra la relève ?
Gabriella Merloni
Spectacle à l’affiche du 16 avril au 21 juin 2026.
Tous les jeudis à 19h30, les samedis et dimanches à 18h.
À la Folie Théâtre,
6 rue de la Folie Méricourt, 75011, Paris.
Réservations : Tél. : 01 43 55 14 80
Tarif intéressant ICI :
https://www.billetreduc.com/spectacle/les-femmes-goldoni-400680
https://www.ticketac.com/spectacles/les-femmes-goldoni
Ou sur le site de À la folie Théâtre
Bande annonce sur Youtube pour un avant-goût



































