La parution pour la première fois en français, chez un courageux petit éditeur associatif (Les défricheurs), du premier roman de l’écrivain italien météore que fut au 19ème Iginio Ugo Tarchetti (1839-1869), Paolina, Mystères du Coperto des Figini, permet d’accéder à une œuvre restée dans l’ombre de celles plus canoniques, comme son Fosca, qui inspira Ettore Scola (Passion d’amour), ou Une noble folie, dans lequel Tarchetti dénonce l’armée et l’autorité.
Plus qu’un roman sentimental, Paolina marque une étape dans l’évolution de la narration réaliste en Italie, en déployant une topographie de la marginalité : pauvreté ouvrière, précarité féminine, rigidité d’une hiérarchie sociale impitoyable. L’intéressante préface de la traductrice Elena Miraglia Lambert souligne la force d’évocation du récit et la manière dont Tarchetti articule son intrigue autour du “témoignage de Luigi à propos de Paolina”. Toute la dramaturgie baigne dans les tensions sociales, politiques et morales qui traversent la toute jeune Italie.
Tarchetti, bien qu’écrivain des marges, lui-même soumis à l’instabilité matérielle, à la maladie et à un rapport ambivalent aux institutions, devient avec Paolina un marqueur littéraire de l’époque, parce qu’il s’empare de personnages invisibles et de milieux délaissés par les lettres officielles. Le roman met en scène une série de figures féminines – ouvrières, orphelines, jeunes femmes seules – qui prennent le rôle central, et dont les voix circulent dans le texte, tenant lieu de contre-discours face aux récits dominants du Risorgimento.
La postérité lui a rendu justice puisque la critique considère Tarchetti, au même titre qu’Emilio Praga ou Arrigo Boito, comme reconfigurateur radical du champ littéraire, pleinement associé à l’avènement de la Scapigliatura milanaise, mouvement de rupture iconoclaste et antibourgeois – Scapigliatura: “manière d’être échevelé”, autrement dit “bohème”, caractérisant une même réaction aux malaises et défiances envers les certitudes morales, esthétiques et politiques de l’époque.
Paolina procède à la démystification du mythe manzonien des Fiancés: là où Manzoni exaltait la Providence, la cohésion sociale et l’héroïsme moral, Tarchetti montre au contraire une société où le vice occupe la place de la vertu, et où l’injustice structure les relations sociales, lecture cohérente avec la tonalité sombre du témoignage de Luigi. Mais la rupture n’est pas seulement thématique : elle est formelle. Tarchetti adopte une prose dense, par instants fiévreuse, avec des dialogues qui s’entrelacent à des descriptions du Milan populaire. Notamment celle du Coperto des Figini, présenté comme lieu de misère et de solidarité contrainte, un espace de circulation permanente entre souffrance, survie et dignité fragile, devenant une parabole du contexte où évoluent la relation entre Luigi et Paolina, et la dégradation de leurs conditions de vie. L’exploitation des ouvrières, la promiscuité des logements, la dépendance économique, la dureté des rapports de classe forment un paysage social dans lequel les espoirs individuels semblent voués à l’échec, confrontés à des mécanismes de domination, à des dispositifs de contrôle social : dettes, héritages, pouvoirs de notables, hiérarchies internes aux espaces de travail… Cette tension se lit dans la figure de Marianna, ouvrière dont le récit souligne à la fois la vulnérabilité psychologique et la dureté des conditions matérielles, signe d’une pression sociale écrasante qui façonne les comportements, creuse les personnalités, détruit les solidarités.

L’un des aspects les plus surprenants de Paolina réside dans la lucidité avec laquelle Tarchetti perçoit la condition de la femme de son époque, permettant d’apporter nuance et discernement dans la connaissance et l’évolution des rapports entre hommes et femmes, et il annonce d’emblée l’intention : “Ceux qui ont déjà mis les pieds dans cette arène, ont séduit leurs victimes et portent sur leur tête, avec orgueil, les lauriers de la victoire ne doivent pas lire ce récit, il n’est pas écrit pour eux : je ne m’adresse qu’aux hommes affectueux qui, dans la ferveur de leurs passions, se sont satisfaits de la conquête d’un seul cœur, à ceux qui aspirent à l’émancipation de la vertu et à l’amélioration des classes ouvrières. Que cette histoire puisse ajouter de nouveaux fidèles à ma cause.”
L’auteur décrit avec une précision remarquable les mécanismes de la domination: dépendance économique, absence de recours, sexualisation implicite des rapports de pouvoir, atmosphère de menace diffuse. Paolina, écrit par un homme, se situe dans une lignée précoce d’œuvres qui mettent en lumière la vulnérabilité « structurelle » des femmes, au côté de textes plus formels de consciences féminines (Olympe de Gouges [1791], Mary Wollstonecraft [1792]…) Ainsi Paolina anticipe-t-il, par son attention aux violences ordinaires, certains diagnostics qui seront pleinement formulés au XXᵉ siècle, comme ceux issus des analyses socialistes du travail, qui démontraient que seules les structures et la hiérarchisation forcée des rapports économiques (relayées par les outils politiques), imposaient un cadre dévoyé aux attitudes de l’individu, exacerbant ainsi les rapports de pouvoir.
Quoiqu’il en soit, la modernité de Paolina réside dans son constat critique, le refus de toute résolution harmonieuse. Le roman ne cherche ni à sauver ses personnages par la morale ni à proposer une réconciliation symbolique entre individus et société. Cette radicalité explique sans doute la place marginale longtemps accordée à Tarchetti dans le canon littéraire italien, mais elle fonde aujourd’hui l’intérêt renouvelé pour son œuvre. La traduction d’Elena Lambert permet d’en mesurer pleinement la portée, tant stylistique que politique, et de restituer à Paolina sa dimension de texte critique qui compte.
Parce que cette œuvre sombre, exigeante, profondément ancrée dans son temps, devient un observatoire privilégié des violences ordinaires produites par la modernité industrielle. Et donnant une voix à ses figures invisibles, Tarchetti rappelle que la littérature peut être un instrument de dévoilement, capable de mettre en lumière ce que les récits dominants tendent à occulter. Sa redécouverte s’impose aujourd’hui comme une nécessité.
Recension de Laurent LD Bonnet
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L’AUTEUR DU ROMAN : Iginio Ugo Tarchetti (1839–1869) est un écrivain piémontais, figure de proue du mouvement de la Scapigliatura (“Les Ébouriffés”), une avant-garde littéraire et artistique née à Milan dans les années 1860. Anticonformiste et critique envers les valeurs religieuses et patriotiques du Risorgimento, il développe une œuvre marquée par le fantastique, le pessimisme et la satire sociale. Mort à trente ans, il laisse des romans, des poèmes et des récits qui annoncent les bouleversements esthétiques de la modernité.
LA TRADUCTRICE : Elena Miraglia Lambert, née à Turin, enseigne la littérature italienne entre l’Europe et l’Amérique latine. Elle s’intéresse à la Scapigliatura milanaise du XIXe siècle et a publié en 2024 dans la revue Daïmon une traduction française d’un texte d’Iginio Ugo Tarchetti.
LE LIVRE:
Paolina – Mystères du Coperto des Figini
Iginio Ugo Tarchetti (auteur)
Elena Miraglia Lambert (Traduction de l’italien et préface)
Édition : Les Defricheurs – 30 Septembre 2025 – 138 pages – Isbn : 979-10-90971-43-1
Se procurer le roman (15€ – existe aussi en ebook 4,90€) : https://www.placedeslibraires.fr/livre/9791090971431-paolina-mysteres-du-coperto-des-figini-iginio-ugo-tarchetti/






































