Les éditions Rue d’Ulm (Presses de l’École normale supérieure, Paris) publient en février, dans la collection Italica dirigée par Éric Vial, un ouvrage documenté et abondamment illustré (80 photographies majoritairement inédites) de l’historien Diego Dilettoso consacré aux années d’exil parisiennes de Carlo Rosselli (1899-1937), résistant antifasciste de premier plan, fondateur du mouvement Giustizia e Libertà. Maurizio Puppo nous en livre sa lecture. (Article en italien ICI). Deux rencontres à Paris sont à ce jour annoncées (voir plus bas).
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Carlo Rosselli est une figure fondamentale de l’histoire de l’antifascisme et de l’engagement politique en Italie. Il a presque trente ans lorsqu’il arrive à Paris, à la Gare de Lyon, un jour d’été 1929, après son évasion de l’île de Lipari (nord de la Sicile) où il avait été placé en résidence surveillée par la police fasciste. Sa fuite est digne d’un roman: avec deux compagnons, il s’échappe à la nage, il est récupéré en mer par un bateau ami, et emmené en Tunisie. De là, les portes de la France et de Paris s’ouvrent.
Pour Rosselli et les nombreux exilés italiens qui s’y sont réfugiés, Paris est non seulement la capitale de la France, mais aussi celle de la liberté. Ada Prospero (épouse de Piero Gobetti, autre exilé antifasciste, mort à Paris en 1926), décrit «cette ville bruyante et immense» comme «un pays d’élection». Diego Dilettoso, historien italien enseignant en France, a retracé, dans un beau livre publié par les éditions Rue d’Ulm, les «itinéraires parisiens» de Rosselli, sa courte vie (de 1929 à 1937) dans ce «pays d’élection».
Lorsque Rosselli arrive dans la «capitale de la liberté», le fascisme est au pouvoir en Italie depuis sept ans, et a désormais supprimé ou vidé de leur substance les institutions démocratiques. Et cette même année, Mussolini publie «La doctrine du fascisme», dans laquelle il théorise l’État comme valeur absolue et renoue les relations avec le Vatican, après la grande froideur qui a suivi la prise de Rome en 1870 ; le pape Pie XI dira de lui qu’il est « l’homme de la providence ». Bref, le régime fasciste ne semble plus avoir aucun obstacle ni aucune limite à sa victoire, à son pouvoir, à son totalitarisme. Si ce n’est l’obstination de ses opposants, comme Carlo Rosselli. Ou comme Gaetano Salvemini, historien et homme politique, ancien professeur de Carlo à l’université, qui l’attend à Paris, dans un café près de la gare, et l’accueille avec une étreinte et un cri d’étonnement en le voyant là : « fils de chien ! ». C’est une manière de lui dire : tu as donc réussi !
A Paris, Rosselli publie (en français) un livre mémorable écrit pendant ses années d’exil, «Socialisme libéral», et fonde (avec son frère Nello, Emilio Lussu et Alberto Tarchiani) le mouvement politique «Giustizia e Libertà» (Justice et Liberté), qui jouera ensuite un rôle important dans la Résistance. Ce mouvement, dans l’intention de ses fondateurs, doit réunir l’antifascisme d’inspiration laïque mais avec une matrice différente de celle marxiste-communiste. Rosselli (comme Gobetti, mort à Paris quelques années auparavant) adhère à la grande prophétie du socialisme, la justice sur terre, mais pense qu’elle ne peut se réaliser sans liberté; tandis que la liberté, maitre mot du libéralisme et de l’individualisme moderne, ne vaut pas grand-chose, voire rien, là où il n’y a pas de justice. Il ne reste donc plus qu’à concilier justice et liberté, en fondant un «socialisme libéral». Un socialisme qui, selon Nadia Urbinati, est un «humanisme», c’est-à-dire qui n’oublie jamais que la société est composée d’individus.

La parabole de Carlo Rosselli se termine tragiquement en 1937. De retour de Catalogne où ils étaient partis pour soutenir la cause des républicains pendant la guerre civile espagnole, Carlo et Nello Rosselli sont assassinés à Bagnoles-de-l’Orne, en Normandie, à coups de pistolet et de poignard. Les assassins appartiennent à une milice d’extrême droite, dite « la Cagoule », antisémite, anticommuniste, antirépublicaine, qui a agi sur ordre du régime fasciste italien.
Le livre de Diego Dilettoso reconstitue avec une minutie admirable cette parabole magnifique et tragique, cette vocation libertaire et sociale, et dessine le monde de cet exil qui n’a jamais connu de retour ; une reconstruction qui traverse les lieux (les adresses, les maisons), les amitiés, les fréquentations, les relations avec le monde français et la communauté italienne (qui connaît justement à cette époque une forte croissance, due à l’émigration politique et économique), les habitudes, les loisirs, les lettres aux familles restées en Italie. C’est un ouvrage minutieux qui fait penser à un texte de Borges : « Un homme décide de dessiner le monde. Au fil des années, il remplit un espace d’images de provinces, de royaumes, de montagnes, de baies, de navires, d’îles, de poissons, de salles, d’instruments, d’étoiles, de chevaux et de personnes. Peu de temps avant sa mort, il découvre que ce patient labyrinthe de lignes dessine les traits essentiels de son propre visage ».
Le patient labyrinthe de signes reconstitué par Diego Dilettoso trace le visage de Carlo Rosselli et du vieux rêve, jamais pleinement réalisé mais dramatiquement actuel, celui d’apporter justice et liberté au monde : les deux, l’une ne pouvant exister sans l’autre.
Maurizio Puppo
Page dédiée du livre sur le site de l’éditeur :
https://presses.ens.psl.eu/itineraires-d-un-antifasciste.html
L’auteur: Diego DILETTOSO est docteur en histoire contemporaine et chargé de cours à CY Cergy Paris Université. Spécialiste de Carlo Rosselli, il a analysé l’influence des contextes sociaux, politiques et culturels sur la pensée du fondateur de Giustizia e Libertà. Plus largement, il étudie les réseaux de l’antifascisme en exil et la circulation transnationale des idées entre l’Italie et la France, et à l’échelle européenne, entre les deux guerres mondiales.
Rencontres à venir :
– PARIS, dimanche 15 mars, 17h – Aux Garibaldiens, siège de l’ANPI, 20 rue des Vinaigriers (10e)
– Carlo Rosselli : itinéraires d’un antifasciste / Rencontre à l’Institut culturel italien, 50 rue de Varenne, Paris 7e, le vendredi 20 mars à 16h – Description de l’événement et réservez votre place ici: https://my.weezevent.com/carlo-rosselli-itineraire-dun-antifasciste?



































