Altritaliani

L’Italien Dario Fo fait son entrée au répertoire de la Comédie-Française avec Mystère Bouffe

mercoledì 21 aprile 2010 di Laetitia Dumont-Lewi

Monter Mystère bouffe à la Comédie-Française était une double gageure. Tout d’abord parce que cela signifie faire entrer dans l’ensemble d’un “répertoire”, c’est-à-dire d’un fonds textuel susceptible d’être repris tel quel, le texte d’un auteur fondamentalement rétif à l’idée même de répertoire. Cette sacralisation du texte, qu’implique l’idée de répertoire, est ce que Dario Fo, en tant qu’auteur, acteur ou metteur en scène (et il est bien difficile d’établir la limite entre ces trois rôles chez lui), a toujours refusé : il a très rarement monté les pièces des autres et n’a jamais considéré les siennes comme des objets finis : à chaque reprise, le texte est toujours modifié, parfois de façon considérable. C’est d’autant plus vrai avec Mystère bouffe qui s’inscrit dans un processus de recherche incessant depuis la création du spectacle à la fin des années 1960.
Mystère bouffe est un titre qui recouvre un très grand nombre de spectacles différents : composée de plusieurs brefs morceaux, la “pièce” (si on peut appeler ça une pièce) a sans cesse été modifiée et enrichie par de nouveaux textes, par de nouvelles histoires. Inversement, on trouve parfois un titre différent pour des entreprises théâtrales similaires : Le premier miracle du petit Jésus a initialement été créé avec L’histoire du tigre, et non sous l’étiquette Mystère bouffe, tandis que certains épisodes du Mistero buffo initial ont été repris en 1996 dans La bibbia dei villani.
Un ensemble donc mouvant dans la composition du spectacle, mais aussi dans le texte de chaque morceau, toujours remanié avant chaque reprise, et utilisé comme une base à partir de laquelle improviser. Faire entrer ce magma à la forme incertaine au panthéon des œuvres que les Français doivent considérer comme leur patrimoine, voilà qui n’allait pas de soi.
Il fallait donc un beau courage à Mme l’Administrateur général pour se lancer dans cette galère, et il faut lui en savoir gré. Car, en reconnaissant l’apport extraordinaire de Dario Fo à la culture théâtrale européenne, en intégrant à son répertoire une œuvre anti-répertoire, qui plus est l’œuvre d’un auteur étranger et vivant, la Comédie-Française se donne la possibilité de prouver qu’elle n’est pas un conservatoire ou un musée, mais bien un lieu du spectacle vivant. Pour cela donc, merci Muriel Mayette.

Encore ne faudrait-il pas, quand on a la louable intention de ne point s’encroûter, encroûter l’œuvre de Dario Fo.
Car tel était le second point de la gageure de Muriel Mayette : entrer au répertoire signifie entrer salle Richelieu, au milieu de dorures qui jurent avec le contenu du texte, devant un public qui est loin d’être ce “peuple” auquel la pièce dit explicitement être destinée. Et quand on voit Catherine Hiegel, en introduction, expliquer, au milieu de toutes ces dorures, face à un parterre d’invités ou de personnes qui ont payé 37 euros leur place, que c’est le petit peuple qui est à l’origine du spectacle et que c’est lui qui en est le destinataire, on se dit que quelque chose cloche.
En réalité, le public bourgeois de la Comédie-Française peut très bien jouer le rôle du peuple, l’adresse des comédiens n’est qu’une adresse théâtrale, et la dimension politique du spectacle est évacuée, ou du moins ravalée à un rang secondaire par rapport à cet hymne aux acteurs que le metteur en scène voit dans Mystère Bouffe. C’est là une interprétation tout à fait cohérente, sans doute ce qu’il y a de plus sensé, de moins hypocrite, quand on transplante cette œuvre dans un contexte de réception extrêmement différent de l’original.

C’est ici qu’intervient le troisième mousquetaire, indépendant de la Comédie-Française : mettre en scène Mystère bouffe est extrêmement difficile. Difficile pour quiconque, parce que, pour que cela soit réussi, il faut des comédiens exceptionnels.
En Italie, on a tendance à considérer que ce spectacle n’a de sens que s’il est incarné par son auteur, que c’est Dario Fo en chair et en os qui confère une valeur au texte par le caractère exceptionnel de ses dons de comédien, et que c’est sa personnalité même qui donne un sens à l’aspect politique de la représentation.
De plus, Mystère bouffe, contrairement à d’autres spectacles créés par la suite et qui sont à situer dans la même mouvance de théâtre-récit (Histoire du Tigre, Johan Padan à la découverte des Amériques par exemple), s’appuie principalement sur des histoires d’inspiration biblique. La connivence que Dario Fo est à même d’instaurer avec son public n’est pas seulement politique, elle repose aussi sur un fonds culturel commun qui est celui du catholicisme.
Or, en France, il est moins évident de partir du présupposé que tout public aura cette culture chrétienne de base, et la réception du spectacle peut aisément le faire passer de la catégorie “spectacle à thème d’inspiration biblique” à celle de spectacle religieux, sans que soit saisie la portée contestataire de l’œuvre dans toute son ampleur. C’est cependant un problème qui pourrait se poser avec un public véritablement populaire au sens où l’entend Dario Fo, et qui est moindre face aux spectateurs de la Comédie-Française. Quoi qu’il en soit, l’un des points de départ du succès de Mystère bouffe en Italie, à savoir la connivence de l’acteur-auteur avec son public, n’est pas donnée d’avance aux Comédiens-Français, et il faut qu’ils se débrouillent tout seuls, avec comme unique matériau donné un texte qu’ils doivent reconstruire eux-mêmes, travail auquel ils ne sont absolument pas habitués. Les résultats sont inégaux ; je ne souhaite pas distribuer bons et mauvais points, mais certains des comédiens en question, sans reproduire ni imiter le travail du Dario Fo acteur, relèvent le défi haut la main.

Autre problème résolu de façon très cohérente (même si le résultat n’est pas toujours extrêmement convaincant) par Muriel Mayette : celui de la langue.
L’original est joué par Dario Fo dans un grommelot composé d’un mélange de dialectes (principalement du Nord de l’Italie) déformé phonétiquement, pour donner un ensemble globalement compréhensible mais pas toujours dans le détail, et surtout intrinsèquement comique.
En France, ces textes sont toujours représentés dans un français “standard”. Certes, les caractéristiques linguistiques du français ne permettent pas de transposer de façon exacte le grommelot dialectal de Dario Fo, mais il n’en reste pas moins que ce qui est perdu, c’est l’étrangeté de cette langue pour n’importe quel italophone, et donc son aspect comique.
Or, il est tout à fait possible, sans forcément avoir recours à des patois français, de créer par déformation phonétique une langue compréhensible dans son ensemble mais pas complètement identifiable. Ce n’est pas cette option qui a été choisie pour le spectacle de la Comédie-Française, et Muriel Mayette s’en explique très bien : le grommelot de Dario Fo est avant tout la langue de scène d’un acteur, et son projet à elle, en tant que metteur en scène, était de faire entendre la voix propre de chacun des comédiens choisis. Certains se lancent donc dans un grommelot (Alexandre Pavloff, et dans une moindre mesure Christian Blanc), les autres choisissent le français.
Pour imposer à tous l’usage d’une langue qu’ils ne maîtrisent pas naturellement, il aurait sans doute fallu un travail titanesque, tel qu’il est pratiquement impossible de le mener à bien quand on est comédien au Français et qu’on a en général plusieurs spectacles à répéter et à jouer en alternance. Mais un spectacle en grommelot aurait certes donné une plus grande force à l’entreprise : avec des Comédiens-Français qui ne joueraient pas en français, on serait déjà dans un projet beaucoup plus révolutionnaire.

La suite des numéros d’acteurs est entrecoupée d’intermèdes muets, où de jeunes comédiens représentent, ou plutôt tentent de représenter la passion du Christ. Ambiance Pontormo, costumes colorés, tout pour faire un joli tableau, sauf qu’il y a toujours quelque chose qui ne va pas : la croix trop lourde à soulever qui glisse, le vent qui fait s’envoler les voiles et tanguer le pauvre Christ sur sa croix. Tout cela fait un contraste avec l’anti-représentation qui a lieu à l’avant-scène avec les morceaux parlés, et montre en même temps l’impossibilité d’une représentation sérieuse de la Passion.
L’idée était bonne, mais le résultat est décevant : quitte à faire quelque chose de foireux, les ratages auraient pu être poussés beaucoup plus loin ; le kitsch de certains tableaux, renforcé par une musique plan-plan au synthétiseur, est plus assommant qu’amusant.
La scénographie des intermèdes est le reflet d’un problème plus général de cette production : la Maison de Molière n’a pas l’habitude de faire des spectacles cochons, mais elle a les moyens d’éviter le moche et le crasseux; elle évite en conséquence. On a l’impression que le metteur en scène s’est dit : “Il faudrait bien que je fasse travailler aussi ateliers de construction et machinistes pour ce spectacle, ajoutons donc des cochons qui volent.”

Crédits photo : Pacome Poirier

Mystère bouffe gagnerait sans doute à avoir un décor moins bien fait, moins propret. Le metteur en scène a beau dire qu’il n’y a pas de décor, il y en a un. Un fond blanc cassé et une arche, presque une alcôve, de même couleur, ça s’appelle un décor. Un décor relativement neutre, mais un décor tout de même, et trop lisse, trop propre. Il n’y a pas d’éclairages particulièrement sophistiqués, mais tout de même des jeux de lumière, une poursuite par-ci, pas de poursuite par-là.
Ce décor et ces lumières, certes, ont pour fonction principale, voire unique, de mettre en valeur les acteurs et leur jeu. En costume noir, ils se détachent parfaitement sur ce fond blanc. Mais les mettre en valeur par des artifices extérieurs, cela revient à considérer qu’ils en ont besoin ; or cet hymne à l’acteur que le metteur en scène explique avoir voulu représenter n’aurait pas dû avoir besoin de cela. Christian Hecq en jeans devant un rideau noir face à une salle autant éclairée que lui, j’en suis sûre, réussirait très bien à se mettre en valeur tout seul.

Christian Blanc, Christian Hecq, Véronique Vella, Alexandre Pavloff, Hervé Pierre, Catherine Hiegel, Stéphane Varupenne, et Yves Gasc© Brigitte Enguérand

Attention : ce n’est pas un spectacle pour Italiens nostalgiques, pour Italiens qui ont déjà vu Mistero buffo joué par l’auteur.
À la fin de la rencontre avec Dario Fo et Muriel Mayette organisée par l’Institut culturel italien de Paris quelques jours avant la première, une spectatrice a pris la parole pour dire qu’elle avait vu, il y a bien longtemps, Dario Fo jouer cette pièce à Milan dans la cour d’un immeuble populaire, et demandé si elle éprouverait la même émotion en allant voir le spectacle à la Comédie-Française. La question était stupide (pardon Madame, si vous lisez ces lignes). Il est évident que Mystère bouffe sans Dario Fo ne peut pas ressembler à Mystère bouffe avec Dario Fo. Il était stupide de poser la question en ces termes, mais pas forcément de se la poser : quand on a vu un spectacle marquant, il est difficile d’en faire abstraction. On pense à ces gens qui font la moue devant tout nouveau Prince de Hombourg (“Vous comprenez, je l’ai vu avec Gérard Philipe”), ou ne peuvent plus supporter Oh les beaux jours (“Quand on l’a vu avec Madeleine Renaud...” ). De telles réactions sont passablement énervantes : comme si on ne pouvait plus mettre en scène une pièce sous prétexte qu’il y a eu, jadis ou naguère, une mise en scène exceptionnelle. Il est cependant compréhensible qu’une impression forte reste imprimée dans l’esprit des spectateurs sensibles, et qu’il soit difficile d’en faire abstraction.
Si vous pensez ne pas pouvoir vous débarrasser d’un souvenir idéalisé, abstenez-vous. Mais je répète, bis repetita placent, que certains comédiens n’ont absolument pas à rougir de la comparaison avec Dario Fo.

Laetitia Dumont-Lewi

N.B. La version 2 est incomparablement meilleure que la version 1. À bon entendeur...

Version 1 :
Présentation (Catherine Hiegel)
Le premier miracle du petit Jésus (Hervé Pierre)
Boniface VIII (Christian Hecq)
Le tumulte de Bologne (Yves Gasc)
Le cochon présomptueux (Stéphane Varupenne)
Le massacre des innocents (Catherine Hiegel)
La naissance du jongleur (Hervé Pierre)

Version 2 :
Présentation (Catherine Hiegel)
La résurrection de Lazare (Christian Hecq)
Histoire de Saint Benoît de Nurcie (Hervé Pierre)
Le cochon présomptueux (Stéphane Varupenne)
Le fou et la mort (Alexandre Pavloff)
Le fou au pied de la croix (Christian Blanc)
Marie vient à savoir que son fils est condamné (Christiann Hecq)
Marie au pied de la croix (Catherine Hiegel)
La naissance du jongleur (Hervé Pierre)

Renseignements pratiques :

Jusqu’au 19 juin en alternance
Mystère bouffe et fabulages de Dario Fo
Mise en scène Muriel Mayette
Comédie-Française, Place Colette, 75001 Paris.
Salle Richelieu, matinées à 14h, soirées à 20h30.
Prix des places de 5 € à 37 €
Renseignements et location : tous les jours de 11h à 18h aux guichets du théâtre, par téléphone au 0825 10 1680 (0,15 € la minute) ou sur internet


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