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Sortie DVDs. Les premiers films de Nanni Moretti, "il bambino difficile del cinema italiano"

domenica 7 marzo 2010 di Olivier Doubre

Io sono un’autartico, Ecce bombo et Sogni d’oro, les trois premiers films de Nanni Moretti, font l’objet d’une réédition en DVD, réunis en coffret par les Editions Montparnasse.

Il était devenu difficile de les (re)voir. Les trois longs métrages de la première période de Nanni Moretti qui, jeune apprenti cinéaste romain, s’essaya d’abord à la réalisation au milieu des années 1970 avec une simple caméra Super-8 et ses amis en guise de comédiens, n’étaient quasiment plus disponibles, tout au moins dans l’Hexagone. Les éditions Montparnasse viennent d’avoir la bonne idée de les rassembler sous la forme d’un coffret de quatre DVDs, un pour chaque film augmenté d’un quatrième où sont réunis divers courts ou moyens métrages du cinéaste, dont La Cosa, étonnant (et tragique) documentaire sans voix-off pour lequel Moretti filma les âpres débats au sein des sections du Parti Communiste Italien lorsque, le Mur de Berlin à peine tombé, ses dirigeants décidèrent d’abandonner la référence au communisme et à la Révolution d’Octobre pour fonder une nouvelle formation politique auquel personne ne savait encore donner de nom et que l’on désignait du coup par un mystérieux substantif, « la chose » (la cosa).

S’ils s’inscrivent assurément dans la grande tradition du cinéma italien – encore bien vivant à l’époque -, ces premiers films de Nanni Moretti, tournés (du moins les deux premiers) avec de petits budgets et pour une bonne part des comédiens amateurs, souvent des amis ou des connaissances du cinéaste, ont assurément marqué leur temps, annonçant à eux seuls une transition entre deux époques du 7ème Art dans la péninsule. Contrairement à nombre de films italiens des années 1970, de Cadavres Exquis (Cadaveri eccelenti) de Francesco Rosi (1976), adapté du très politique roman Il Contesto de Leonardo Sciascia (1971), à Caro Papà de Dino Risi (1979) en passant par La classa operaia va in paradiso de Elio Petri (1970) ou Vogliamo i colonelli de Mario Monicelli (1973), où la politique occupe une place prépondérante, traduisant la volonté des réalisateurs d’utiliser le cinéma comme un moyen d’intervention dans la forte contestation politico-sociale de ces années-là, Nanni Moretti va se démarquer radicalement de cette veine militante, tout en montrant son attachement à cette tradition et un certain engagement à gauche.

Le cinéaste filme des jeunes de sa génération. Mais s’ils sont pour la plupart passés par les groupuscules d’extrême-gauche issus du mouvement de contestation étudiante et ouvrière des années 1968-1969 dans la péninsule, ces jeunes en ont fini avec le militantisme traditionnel et s’interrogent tous sur le sens à donner à leurs existences. Ainsi, dès 1976, Moretti filme une génération perdue, non pas sans repère, mais, en rupture de ban idéologique, qui refuse de s’accrocher à des formes de militantisme qu’elle considère comme archaïques : alors que nombre de jeunes italiens passent leur temps dans les manifestations et à distribuer des tracts à l’entrée des usines, le cinéaste, à l’aide de sa petite caméra Super-8, déclare tout bonnement au monde qu’il est « un autarcique » !

Vite remarqué par les professionnels de la profession cinématographique, son deuxième long métrage, Ecce bombo (1978), le montre, lui et ses copains, entre déprime et compagnes féministes qui les obligent à réfléchir sur leur masculinité, en train de s’adonner à des séances collectives d’ « autocoscienza » (« autoconscience »), c’est-à-dire d’introspection psychologique à plusieurs à haute voix où ils s’interrogent sur leurs vies, leurs goûts culturels, les relations entre les hommes et les femmes, etc… Nanni Moretti revient sur cette expérience qu’il a lui-même menée avec quelques camarades en 1974, dans un « Entretien » (2007) filmé qui figure en « bonus » sur le DVD de ce deuxième long métrage (le premier tourné en 35 mm). Il y explique qu’ils avaient tous en commun le fait d’avoir milité dans les formations de la « gauche extraparlementaire », d’avoir cessé cette forme de militantisme dans la nouvelle gauche qui leur paraissait « aussi vieux que celui de la vieille gauche », et de sortir avec des compagnes féministes… Surtout, le cinéaste raconte combien il fut surpris par la forte identification à ces personnages, typiques de la jeunesse de la petite et moyenne bourgeoisie romaine autrefois très engagés à gauche, de la part de nombre de spectateurs, même très différents du point de vue de la classe sociale, de la génération, de l’expérience culturelle ou politique. C’est en tout cas le signe que Nanni Moretti a touché là un phénomène social profond. Mais autre chose le surprendra également : lors des projections en salles, il s’apercevra avoir fait un film qui est vu comme « comique » par les spectateurs, alors même que certains passages traitent de la dépression ou, du moins, du mal-être de certains personnages.

On le sait, le succès sera au rendez-vous et étonnera, le premier, le réalisateur de ces deux premiers essais de cinéma d’un genre nouveau, annonçant déjà la fin des années 1970 et l’irruption d’un certain individualisme qui occupera les écrans toute la décennie suivante. Et c’est d’ailleurs ce « succès » qui sera le sujet même du film suivant, Sogni d’oro (1981), dans lequel le personnage qu’il incarne à l’écran, un réalisateur de cinéma, s’écrit : « je suis le cinéma, je suis le plus grand ! » Avec ce troisième long métrage, Moretti s’est lancé dans une œuvre plus coûteuse, sans doute plus baroque, mais où il poursuit une réflexion sur le cinéma et son existence en tant que réalisateur.

Ce cinéma radicalement nouveau innove cependant d’emblée grandement du point de vue formel et des méthodes de travail. Ainsi, alors que Fellini et quasiment tous les grands réalisateurs de Cinecittà tournent en ajoutant les dialogues après le montage du film, Moretti renoue avec la prise de son directe, obligeant tous les comédiens, techniciens et assistants, au silence pendant les prises, ce qu’ils ne pratiquent plus depuis le début des années 1950. Mis à part Io sono un’autarcico, tourné avec une caméra Super-8 qui n’était pas équipée pour enregistrer le son, le cinéaste réalisera à partir de Ecce bombo ses films en prise de son directe, technique qui sera dès lors également adoptée par nombre d’autres réalisateurs, de Bertolucci à Verdone ou Benigni.

Grâce à ce coffret de quatre DVDs, on voit combien les films de Nanni Moretti ont révolutionné, par sa forme, ses méthodes de travail et les thèmes qu’il aborde, le cinéma italien et annoncent le début d’une nouvelle époque, qui est celle la « fin de la révolution ». Ce phénomène social et psychologique, dont Nanni Moretti a eu l’intuition presque malgré lui, peut-être de façon quasi inconsciente au départ, explique sans aucun doute à la fois la rencontre massive avec le public, même au-delà des frontières du bel paese, et la propre surprise de l’auteur quant au succès de ses films. Nanni Moretti raconte d’ailleurs qu’il partageait largement cette surprise avec les producteurs, souvent hésitant à le financer. Ainsi, dans l’entretien suscité, le réalisateur relate une conversation avec son producteur à la fin de l’une des premières projections privées d’Ecce bombo. Celui-ci, qui doutait fortement d’un éventuel engouement du public pour le film, lui a alors dit : « j’ai beaucoup d’affection pour ce film, mais comme on en a pour un enfant difficile ». Un qualificatif qui correspondait sans doute aussi au Moretti des trois films réunis dans ce coffret.

Olivier Doubre

Les premiers films de Nanni Moretti (Io sono un’autarcico, Ecce bombo, Sogni d’oro et 4 courts ou documentaires réalisés par le cinéaste italien : La Cosa, Le Cri d’angoisse de l’oiseau prédateur, Le Jour de la première de Close-up, Journal d’un spectateur), durée totale : 8h03, Editions Montparnasse, coll. «Classiques». Prix : 40€


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