Altritaliani
A l’occasion de son Tour européen, le satiriste italien Beppe Grillo débarque à Paris

Grillo, Travaglio : Révolutionnaires de la légalité.

La démocratie en danger. Italie - Europe - des citoyens résistent. Voyez la vidéo.
domenica 7 febbraio 2010 di Francesca Sensini

Le paradoxe italien raconté par Beppe Grillo, Padellaro, Travaglio, Biancheri. Ils sont considérés comme des poils-à-gratter, des "révolutionnaires". En réalité ils ne veulent pas renverser la « démocratie italienne », mais en protéger l’histoire et la légalité, pour sortir de l’anomalie de l’ère berlusconienne. Ils sont venus à Paris pour faire un état des lieux, parler des dangers qui menacent la démocratie et des formes d’action à poursuivre. Nous y étions.

Samedi 6 février, une demi-heure avant la conférence-débat La démocratie en danger - Italie - Europe - des citoyens résistent, les Salons de l’Aveyron étaient déjà noirs de monde; des citoyens, surtout italiens à en juger aux accents, mais pas seulement. Face à l’affluence inespérée, les organisateurs de l’événement ont dû retirer une cloison au fond de la salle pour permettre à tout le monde de s’installer et d’assister à la conférence. Nous étions sept cents. Mille autres spectateurs nous suivaient sur internet en direct en streaming.

Présenté par les membres du meet-up de Paris,  [1] l’humoriste Beppe Grillo a ouvert la conférence, axée sur une question primordiale concernant tous les citoyens européens: les partis politiques étant incapables de nous représenter, quelle forme d’action pouvons-nous entreprendre? Dans le cadre de cette problématique, Grillo se présente comme le moteur d’un mouvement qui dépasse les frontières des vieilles idéologies et qui, organisé localement par des citoyens, se nourrit des idées et des savoir-faire de tous: un puissant réseau d’intelligences et de consciences qui vise à infiltrer le système politique en place par voie démocratique pour en désamorcer les mécanismes vicieux, liés aux vieilles pratiques des clientèles et des castes de pouvoir.  [2] Grâce à ses moyens financiers et au succès international de son blog, crée le 6 février 2005 et traduit désormais en anglais et en japonais (300 millions de visites), Grillo est devenu le catalyseur d’exigences citoyennes sans cesse frustrées: la légalité, l’éthique et la transparence au sein de la classe dirigeante, la pluralité de l’information, garantie de liberté, la fin du pouvoir des castes et des mafias, l’émergence écologique dans un pays qui risque d’être davantage dévasté par de gigantesques infrastructures (à titre d’exemple je ne cite que la TAV en Val di Susa  [3] et le pont sur le détroit de Messine) censées servir à transporter des marchandises qui, en réalité, ne circulent pas. Entouré par des journalistes renommés et des experts internationaux dans tous les domaines (trois Prix-Nobel écrivent sur son blog), Grillo tire profit de leurs compétences pour sensibiliser et informer les citoyens sur tous les sujets évoqués ci-dessus, et bien d’autres. Ce faisant, son blog remplit le vide laissé trop souvent par la presse officielle, financée par l’argent publique, asservie aux intérêt des partis et peu concernée par les problèmes qui sont au cœur de l’avenir du pays.

Lors de la conférence, Grillo n’a pas manqué de nous faire rire de tous nos malheurs : le rire authentique de la satire qui, à la fois, démystifie le pouvoir et aiguise l’esprit critique du public. Il a mis en évidence la spécificité du cas italien, où l’on compte au parlement 20 députés condamnés par les tribunaux, une femme, ministre de l’Egalité des chances, que l’on peut admirer dans toute sa splendeur sur les calendriers de charme des camionneurs, un ministre de la Culture qui écrit des poèmes d’amour au Premier. Dans son tour européen, son but est de mettre en garde les étrangers – à sa façon, bien entendu, en tournant en dérision même les abus les plus insupportables – contre la dangerosité de cet étrange virus qui nous a atteints, nous, les italiens, que personne ne prend réellement au sérieux, car nous sommes en apparence si paisibles, si sympathiques, si avenants : ce qu’il appelle la « stratégie du “mac” », un modèle politique fondé sur le rapport entre patron et client et sur le principe du do ut des décliné à tous les niveaux imaginables ; modèle d’autant plus facilement exportable qu’il est alléchant pour les classes politiques de n’importe quel pays. Les Anglais ont salué avec enthousiasme son initiative : il a été accueilli à Oxford, à la London School of Economics, au Parlement pour aborder des sujets tels que le nucléaire, les énergies renouvelables, les enjeux de la crise économique en Italie et dans le monde. Tout cela pendant que l’Ambassade italienne contactait les autorités anglaises pour les prévenir du formidable danger d’avoir invité un tel personnage chez eux (il est intéressant de remarquer que, ponctuellement ignoré par les grands médias italiens et les politiques, Grillo attire l’attention dans son pays en sortant des frontières). Aujourd’hui même, il est reçu à la mairie de la ville de Vienne pour une autre rencontre publique avec les citoyens.

Après nous avoir raconté d’autres anecdotes savoureuses qui nous ont donné un avant-goût du spectacle du soir à la Cigale, Grillo, coiffé d’un bonnet phrygien, cadeau des organisateurs, a laissé la parole à Frank Biancheri, père du projet Erasmus, président de Newropeans, et éditorialiste de Newropeans Magazine  [4] qui a apporté un éclairage fort intéressant en établissant des parallèles entre la situation italienne et le contexte européen : partout il s’agit d’un conflit de générations entre d’une part de vieilles classes dirigeantes, accrochées au pouvoir, incapables d’apporter des réponses aux besoins des citoyens, et d’autre part une génération montante qui a conscience que les enjeux du pouvoir sont désormais internationaux et que l’on ne peut faire fonctionner la démocratie qu’à l’échelle des grandes nations.

Ensuite, Antonio Padellaro, directeur de Il Fatto, journal indépendant financé uniquement par les abonnés, nous a parlé du défi qu’a représenté la naissance de ce journal en Italie. Des journalistes comme Peter Gomez, Marco Lillo, Luca Teresi ont quitté leurs journaux respectifs, mettant à risque leur carrière professionnelle au nom de leur indépendance. Sur le premier numéro du journal, paru il y a 4 mois à peine, la nouvelle d’une enquête concernant le sous-secrétaire de la Présidence du Conseil, Gianni Letta, et ses rapports avec le groupe de Comunion et Libération,  [5] a finalement pu être publiée, après des mois d’attente dans les rédactions des autres journaux, à l’évidence trop préoccupées de faire du tort à M. Letta. Voilà un autre paradoxe italien, a souligné Padellaro : il faut fonder un journal pour publier une nouvelle ! De paradoxe en paradoxe, Padellaro nous a aussi fait rire (jaune) en nous résumant les titres du journal télévisé de Rai Uno, censé aborder les nouvelles les plus importantes de la journée. Dans l’ordre, « comment peut-on bien vieillir ? » : un reportage sur le troisième âge ; « leçons de snowbord sur les Dolomites » et dulcis in fundo, « quand le chien Fido reste tout seul ». Voilà l’image de l’Italie réelle et de ses préoccupations selon la première chaîne du service public. Tout commentaire est superflu.

Après Padellaro, Marco Travaglio, journaliste de Il Fatto, a pris la parole pour éclairer davantage la situation socio-politique de l’Italie, que « l’on considère abusivement être une démocratie, étant donné que chez nous on obtient les résultats recherchés sans aucun besoin de tanks et d’armée ». Alors que l’on croyait, jusqu’à quelques années en arrière, que l’Europe pourrait aider l’Italie à améliorer sa situation et à avancer, on s’est vite aperçu que le modèle politique italien était facilement exportable et pouvait donc déteindre sur les autres pays : un modèle qui tend fatalement à la fin de la division des pouvoirs, théorisée par Montesquieu, et à l’exercice de celui-ci en dehors de tout contrôle. En Italie, en effet, on n’y a plus qu’un centre de pouvoir : une seule et unique personne tient les rênes du pays sur le plan des finances, de l’information, de l’exécutif et maintenant aussi de la justice. En effet, pour accomplir sa mainmise sur le pays, le pas final de la classe dirigeante italienne est celui de contrôler la magistrature, en vue de s’assurer l’impunité.

Seize ans après sa première élection, le Premier italien risque encore d’être condamné ; alors que les vieux procès ont été littéralement neutralisés par environ 60 lois ad personam, il n’a de cesse de violer la loi. Par conséquent, chaque nouveau procès produit inévitablement la promulgation d’une nouvelle loi ad hoc, dont les avantages peuvent être étendus aussi aux autres membres de la classe politique

Le seul obstacle est désormais la Constitution, rédigée en 1943 par des pères de la République déjà foncièrement anti-berlusconiens, dont le fâcheux Article 3 qui stipule que « la loi est la même pour tous » ! Ainsi, la Constitution posant problème, il a été décidé d’arrêter d’écrire une loi à la fois ; on en écrit désormais quatre en une seule fois (le Processo breve, le Lodo Alfano, le Legittimo impedimento et la loi sur l’immunité parlementaire)… Malheureusement, ces lois passent tellement les bornes de la décence que même le 20% des ayants-droit qui votent pour la coalition guidée par le Premier (20%, précise Travaglio, et non 70 voire 80% comme on aimerait nous faire croire) s’y opposent, car il s’agit de projets qui ne profitent qu’à Un seul, tout en portant préjudice à l’ensemble de la communauté civile. Comme la coalition du Premier ne possède pas le 66% des sièges au Parlement et qu’elle ne peut par conséquent sans quorum faire passer ces lois sans avoir recours au referendum populaire (et le referendum les rejetterait sans aucun doute), la seule stratégie possible est celle de convaincre la soi-disant opposition de centre-gauche – ceux que Marco Travaglio appelle « les diversement concordes » – à voter ces mêmes lois et résoudre ainsi toute l’affaire « à l’intérieur du Palais ».

Voilà le décryptage de la mise en œuvre de cette stratégie : d’une part, le lynchage public de l’ancien juge de « Mains Propres » Antonio Di Pietro, qui serait une sorte d’agent secret au service de la CIA et aurait eu, en 1992, l’idée plutôt originale de faire tomber un des gouvernements les plus philo-américains de l’histoire de la première République pour permettre la montée au pouvoir des communistes (Travaglio rappelle en passant qu’après « Mani pulite », Berlusconi a gagné les élections). A la tête du parti de « L’Italie des Valeurs », l’ancien juge et ses collègues de l’IDV ont le malheur de mener une opposition ferme, hélas la seule, contre les abus de la majorité : on fabrique des faux scandales pour cacher les vrais. De même, le battage médiatique qui vise à faire passer les procès de « Mains Propres » pour des procès politiques, menés par des juges politisés qui s’acharnaient contre des hommes politiques uniquement à cause de leurs idées.

Tout a commencé par la véritable béatification de Bettino Craxi: condamné dans les années « Mains Propres » à 12 ans de prison pour une demi-douzaine d’affaires de financement illicite, avant de s’enfuir en Tunisie (où il est d’ailleurs mort en 2000). Il est récemment devenu un persécuté politique, victime de ce que le Président de la République Napolitano lui-même n’a pas hésité à définir « un trattamento di una durezza senza eguali ». Tout comme le lynchage de Di Pietro, la réhabilitation de ce personnage n’est pas une fin en soi, explique le journaliste : tout cela vise à faire accepter le principe que si Craxi n’était pas un condamné en fuite, mais un homme d’Etat en exil, tout est permis ; « on change les mots pour changer l’histoire », dit Travaglio.

A la fin de son intervention, Travaglio a mis en relief l’importance de l’information pour que le pays puisse se réveiller de son dangereux sommeil : un récent sondage IPSOS montre que 43% des italiens interviewés ignorent ce qu’est le « Legittimo impedimento » et ceux qui croient savoir de quoi il s’agit, se trompent. Lorsqu’on leur explique le contenu de ladite loi, « c’est l’hécatombe », explique le journaliste. Il faut donc informer les citoyens : pour l’instant, c’est internet qui nous permet d’accéder aux faits et aux informations qui n’ont pas encore été déformées, voire occultées par la propagande. D’où l’importance des sites comme celui de Beppe Grillo, de http://www.voglioscendere.ilcannocchiale.it/ et de tant d’autres, car « eux, ils ne capituleront jamais, mais… nous non plus ! ».

Francesca Sensini


Visionnez cette vidéo : Marco Travaglio à Paris, le 6 février, dans les salons de l’Aveyron.

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Et cette autre vidéo : Beppe Grillo à Paris

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Enfin celle-ci : Franck Biancheri, président de Newropeans, à Beppe Grillo. Le pouvoir est à Bruxelles !


Se volete lasciare un commento potete farlo al Café des Italiens


[2Pour plus d’information voir http://www.beppegrillo.it/iniziative/movimentocinquestelle/index.php. Au mouvement à cinq étoiles le staff de Grillo consacrera bien tôt un site à part, étant donné l’ampleur grandissante du mouvement et l’exigence de partager un maximum d’information et de documents de manière efficace et claire.

[3Pour plus d’information, voir http://www.notavtorino.org/


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