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Nouveauté éditoriale

Jérôme Orsoni : une catabase italienne

mercoledì 2 dicembre 2015 di Stéphane Lagorce

Voyage sur un fantôme. Rome, le scooter, et ma mère, tout récemment publié par les éditions chemin de ronde, s’ouvre sur une épigraphe tirée d’“In Vespa”, le premier épisode du Journal intime de Nanni Moretti (Caro diario, 1993).

Celle-ci reprend une phrase prononcée off par Nanni en ouverture de la dernière séquence de cet historique premier chapitre du film: “Je ne sais pourquoi mais je ne me suis jamais rendu sur les lieux où Pasolini a été assassiné.

Séquence: il s’agit précisément d’un long, d’un grand plan-séquence intégralement porté par le début du Köln Concert de Keith Jarrett et s’achevant sur l’image du cippe dérisoire élevé, sur la plage d’Ostie et comme en excuse, à Pier Paolo Pasolini, tué là, massacré là durant la toute première nuit de novembre 1975.

Voilà qui constitue en quelque sorte la scène primitive du deuxième livre de Jérôme Orsoni publié par le même éditeur.

Ce long travelling avant comme engendré, poussé par le piano, saturé de piano, serre de près un Nanni filmé de dos et avançant sur un scooter dont Jérôme le narrateur voudra connaître la marque – ce pour quoi il décide un jour d’écrire au metteur en scène. Et de le faire en italien, la langue de ses origines. Langue de l’histoire familiale, du roman familial, mais langue perdue.

Pas vraiment lingua materna pour lui (qui va le regagner: il en deviendra traducteur), l’italien est d’abord son signe: c’est la langue effusive et inventive de la ville-personnage – ainsi la vit-il, Rome; tout comme, on s’en souvient, Nanni dans “In vespa” –, de la ville aux sept collines qui l’aimante, l’enchante mais lui résiste aussi.

Jérôme, qui jamais de sa vie n’a conduit un scooter – et, à plusieurs reprises, a raté son permis –, confesse à la fois son rêve de sillonner la Rome déserte de Ferragosto avec, derrière lui et le serrant, son amour, la mythique Nelly, mais avec aussi sa peur panique du deux-roues.

Égocentré (d’évidence très…) comme le Nanni de Caro diario et d’Aprile, comme lui convaincu de ne pouvoir vivre, quoi qu’il en aille d’une réorganisation sociale et politique, qu’avec una minoranza di persone, il revient à Rome dans le mouvement d’une double crise. Personnelle et d’écriture: convaincu de ne plus devoir ou avoir à ou pouvoir écrire – stase du désenchantement que tout véritable écrivain connaît. Personnelle et d’amour et de partage des points fondateurs (le cinéma italien, néoréaliste au premier chef; discrètement mais fermement la valeur politique, discrètement aussi mais très sûrement celle de la lingua) : personnelle et pudiquement bouleversée puisque sa mère est morte – puisque la mort s’est installée en soi et dans le récit de la formation tout autant. (Sur sa mère, le narrateur Jérôme donne à lire des pages d’une intensité, d’une délicatesse identiques à celles qu’Aldo Gargani a consacrées à son père dans Regard et destin [1].) Puissance du lien exprimé. Puissance du ça a été… mais d’un ça a été d’instauration (“La mort de ma mère habite ma vie. Ce n’est pas une image. C’est bien plus qu’une image: c’est l’impossibilité de voir une image sans l’imaginer à travers le regard de ma mère.”)

À Rome, Jérôme, qui souvent se dit et dit J’ai Rome, voit bien que c’est Rome qui l’a: accueil-rejet, embras(s)ement-défaite qui va finir dans la quasi-déception d’une réponse – Nanni Moretti déléguant à son assistante la tâche de préciser, par un simple courriel, la marque du fameux scooter – et puis, comme Nanni à Ostie, pauvrement dans le cimetière du Testaccio sur la tombe de Gramsci caressée par un chat avec qui il entame, Jérôme, un dialogue imaginaire.

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Pier Paolo Pasolini

Antonio, Pier Paolo (Le ceneri di Gramsci: son plus grand recueil poétique), Nanni: une certaine boucle est bouclée dont Jérôme le narrateur serait – comment, en tout cas, ne se vivrait-il pas de la sorte ? – l’écho et peut-être le serrement contemporain.

C’est, finalement, la boucle puissante du deuil qui tient son texte dans toutes ses phases et ses mises en abyme – d’un deuil multiple, ou plus exactement d’un voyage émancipateur chez les morts (car un vivant de cinéma, c’est un mort aussi – sinon un mort parfait). Nekuia dont une déclivité (un clinamen), une douce injonction qui déporte, peut signaler, dans la voix de l’ordinaire amoureux, la décisive importance.

“Allons-y mon chéri” : c’est ce que dit Nelly – paroles tendres à la fin. Et alors Jérôme, moderne Marcel le narrateur ballotté, tenaillé par la mort de la mère et les incertitudes d’écrire, peut (re)devenir écrivain. Vita nova.

Stéphane Lagorce

Le livre:

Voyage sur un fantôme. Rome, le scooter, et ma mère
de Jérôme Orsoni
les éditions chemin de ronde
http://www.cheminderonde.net/nouveautes
collection “Strette”
144 pages, 14 €

Voyage sur un fantôme. Rome, le scooter, et ma mère est une géographie du possible, une déclaration d’amour à Rome, une lamentation sur le corps défunt, un hymne à l’invention de soi. On y chemine avec Nanni Moretti, Pier Paolo Pasolini, Jacob Burckhardt, Friedrich Nietzsche. On demande son chemin à quelques situationnistes en mal d’orientation. On y croise Stendhal et Audrey Hepburn. Avant de dialoguer, in fine, avec le chat d’Antonio Gramsci. Parce qu’après tout, en voyage, ce qui importe c’est de se poser les bonnes questions – et de les suivre en attendant de voir où elles nous mènent.

L’auteur:

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Jérôme Orsoni, photo David Buisson

Jérôme Orsoni, né en 1977, a fait des études de philosophie à Aix-en-Provence. Critique musical, il a collaboré aux sites dMute.net et Le son du grisli et a publié deux essais littéraires sur la musique : Tortoise/Standards aux éditions le mot et le reste (coll. “Solo”, 2008) et Au début et autour, Steve Reich aux éditions chemin de ronde (coll. “Cadratins”, 2011).
Auteur d’un ensemble de récits édité par Actes Sud (Des monstres littéraires, coll. “Un endroit où aller”, 2015), traducteur de l’italien et de l’anglais, Jérôme Orsoni vit à Paris et anime un blog consacré à des questions d’esthétique et de littérature https://papieresthetique.wordpress.com/
Il vient d’obtenir le prix SGDL du premier recueil de nouvelles pour Des monstres littéraires.

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En écoute:

Les bonnes feuilles
Une émission de France-Culture
Jérôme Orsoni, voyage sur un fantôme

L’auteur lit les premières pages de son livre (environ 3 minutes):
http://www.franceculture.fr/emission-les-bonnes-feuilles-jerome-orsoni-voyage-sur-un-fantome-2016-01-06

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Où se procurer facilement le livre?
A Paris, notamment à La Libreria, La Tour de Babel, la librairie L’Odeur du Book.

[1Aldo G. Gargani, Regard et destin (Sguardo e destino, 1988), traduit de l’italien par Charles Alunni, Paris, Éditions du Seuil, 1990.


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