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Nouveauté éditoriale

Géologie d’un père, de Valerio Magrelli. Recension.

Un grand poète questionne l’ambivalence de la relation père-fils.
martedì 7 ottobre 2014 di Marguerite Pozzoli

Avec ce quatrième livre en prose, publié aux éditions Actes Sud, Valerio Magrelli aborde la relation qu’il a eue avec son père, Giacinto, mort à 83 ans. D’où les 83 morceaux qui constituent ce recueil, portrait éclaté et héroïcomique d’un père à la fois tendre et irascible, fort et faible, souriant et rugissant…

Un père, un être sacré, un roi.” (Saul Bellow).

Un père, un mal nécessaire.” (James Joyce).

C’est entre ces deux pôles qu’oscille Géologie d’un père [1], entre tendresse et répulsion, entre lucidité et compassion. C’est aussi entre deux genres que se tient ce livre qui efface les limites entre la prose et la poésie : mi-portrait – et double portrait, celui du père et du fils – mi-biographie. Les trois précédents ouvrages en «prose poétique» (Co[rps]-propriété, La Vicevita et Adieu au foot [2]) étaient tout aussi hybrides et discontinus, mais ce dernier est peut-être encore plus universel, de par sa thématique, et plus original, de par sa structure.

On retrouve ici le goût de la numérotation: 90 minutes divisées en deux mi-temps pour Adieu au foot, 83 morceaux, comme l’âge de Giacinto Magrelli, pour Géologie d’un père. Mais le livre s’ouvre sur une «préface» muette, constituée de dessins du père, montrant son talent et son goût pour l’architecture, et se clôt sur des poèmes qui prolongent, sur un autre mode, la thématique développée au long du texte, tout en constituant une sorte d’adieu.

Comme dans ses autres ouvrages en prose, cités plus haut, l’auteur privilégie la discontinuité, le va-et-vient, le non figé. Il n’y a donc pas, ici, de chronologie linéaire, mais des va-et-vient dans le temps, au gré des souvenirs, des associations d’idées, des contrepoints. Ce qui fait l’unité du projet, c’est la “reconstruction d’une déconstruction” - le père de Valerio Magrelli est mort des suites de la maladie de Parkinson, après un long voyage sur ces “terres inconnues” qui l’ont, peu à peu, privé de la parole et de son autonomie physique. Et la structure même du livre, de manière organique, reflète cette trajectoire, allant d’une «préface» purement visuelle, aphasique, pourrait-on dire, à la re-création progressive du disparu.

Malgré la gravité du sujet, l’auteur refuse d’être un “styliste du pessimisme” et nous offre un livre qui, tout en regardant en face la réalité de la décomposition des corps, est aussi teinté d’humour, de pudeur et de tendresse. Il nous restitue avec acuité ce Giacinto au caractère parfois insupportable, “Jupiter déprimé, Saturne pofanthropique”, colérique ou en proie à l’ennui des dimanches, émaillant son récit d’anecdotes qui évoquent parfois les films burlesques américains. Un père qui cachait des trésors de délicatesse, passionné d’architecture, qui a donné à son fils le goût des églises baroques et qui l’a incité à toujours aller voir ce qu’il y a derrière une porte fermée.

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Valerio Magrelli, photo de René Corona.

Mais le portrait du père est inséparable du désir de connaissance de soi du fils, “comme si la maladie de l’infirme pouvait constituer la guérison de l’infirmier”. C’est donc un portrait en miroir qui nous est offert, l’un renvoyant à l’autre, le fils retrouvant en lui les mêmes crises de rage devant les obstacles quotidiens, ou d’ennui (“Je suis lié à mon père par une ombre, la rencontre avec l’ennui dominical, subsonique.”). Empathie, mais refus de reproduire le comportement parfois immature de son père: Magrelli opte pour la complexité, l’ambivalence, tout en s’interdisant de juger, en comprenant que ce père, contraint, à vingt ans, de faire la guerre, avait des circonstances atténuantes.

Enfin, Géologie d’un père est aussi une réflexion sur l’écriture elle-même. À la fois simple et complexe, il est le fruit de dix ans de travail, de monceaux de billets qui évoquent irrésistiblement des poussins piaillant, “chaque voix était un gosier qui réclamait de la nourriture.” Puis, la construction d’une “cabane de stylos et de crayons, semblable à une fournaise alimentée par des fagots de vers.” Les phrases sont ciselées, mais sans préciosité, les sonorités travaillées avec un sens aigu de la musique des mots. Si le père de Magrelli rêvait d’être architecte, son fils lui a construit le plus beau des monuments, avec ce livre qui questionne la relation filiale, et qui renvoie le lecteur à ses propres ressources, en faisant le pari, trop rare, de l’intelligence.

Géologie d’un père a été finaliste aux prix Campiello, finaliste au prix Bagutta, finaliste au prix Mondello “Opera italiana” et a remporté le Supermondello ainsi que le Mondello Giovani.

Marguerite Pozzoli
Traductrice

LIENS:

- Co[rps]-propriété. Interview de Valerio Magrelli.
http://www.altritaliani.net/spip.ph...

- Valerio Magrelli: Adieu au foot et Co[rps]-propriété. Recensions.
http://www.altritaliani.net/spip.ph...

[1Géologie d’un père vient d’être publié aux éditions Actes Sud, traduit par Marguerite Pozzoli (prix indicatif: 20€)

[2Co[rps]-propriété et Adieu au foot) ont été publiés aux éditions Actes Sud (collection «Un endroit où aller») en 2012, tous les deux traduits par Marguerite Pozzoli et René Corona. La Vicevita (Laterza, 2009) est inédit en France.


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