Altritaliani

De l’actualité de Machiavel et du Prince pour penser la crise italienne.

Traduction de l’italien par Charlotte Leclerc
giovedì 7 marzo 2013 di Noemi Ghetti

Machiavel est le penseur italien le plus étudié dans le monde. En cette période difficile, nos voisins transalpins semblent avoir toujours grand besoin de se référer à lui pour bien choisir leur “prince” et apprendre à être sages. Cinq cents ans après la publication de son chef-d’œuvre, un colloque international s’est déroulé récemment à Rome, sur le thème : “Penser la crise : Nicolas Machiavel et Le Prince.” Une occasion de faire le point sur les nouveautés qui ont émergé de sa pensée et de stimuler des réflexions sur son actualité persistante.

“Machiavélisme”, comme synonyme de politique amorale et d’athéisme, est un terme qui apparaît à la fin du XVIe siècle. La légende noire de Machiavel est née au temps de Catherine de Médicis et, après s’être rapidement diffusée dans toute l’Europe, persiste encore aujourd’hui. Lors du massacre des protestants en 1572, à la Saint-Barthélemy, la régente italienne du trône de France - qui suscitait une grande haine - fut considérée comme l’incarnation même de l’irrévérence diabolique théorisée quelques décennies plus tôt par le Secrétaire de la République de Florence dans “Le Prince”. Cela dit, il faut rappeler que la renommée de la cruauté italienne en France avait aussi des origines plus anciennes : Boccace la racontait déjà dans la première nouvelle du Décaméron avec le personnage de Ser Ciappelletto. Habitant de Prato, “méchant” et familier de tout type de vice et d’impiété, il est engagé pour ces raisons par un marchand français qui voit en lui la personne idéale pour encaisser en son absence les dettes des Bourguignons “rebelles et déloyaux”.

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Cinq cents ans se sont écoulés depuis l’écriture de ce qui est peut-être, avec “Pinocchio”, le livre italien le plus traduit dans le monde, et le Colloque international organisé à Rome les 24 et 25 janvier a voulu porter un regard nouveau, au-delà des plagiats, des instrumentalisations, des idéalisations, des démonstrations, sur ce livre petit et puissant, ce sempervirent qui se présente aujourd’hui à nous dans toute son actualité. “Penser la crise : Nicolas Machiavel et le Prince”, voilà le titre significatif sous lequel Gabriele Pedullà a réuni des experts européens de Machiavel de la nouvelle génération, pour les confronter à quelques-unes des plus importantes signatures des études faites sur Machiavel au cours des dernières décennies. Parce que la culture, comme la politique, est une confrontation, si ce n’est un conflit. Quand Machiavel théorisait la fonction vitale des désaccords parfois sanglants entre les “grands” et le peuple, il pensait à la Rome antique et républicaine, celle du sénat et des tribuns plébéiens, mais aussi aux événements plus récents de la révolte des Ciompi et de Savonarole, à Florence, qui ont permis l’instauration de la République en 1494, après la chute des Médicis. Et il rejetait la mise en scène hypocrite de la paix et de l’amour chrétien, qui cache de manière tragique l’obéissance et la soumission imposée par les tyrans à leurs sujets.

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À la «Casa delle Letterature» à Rome, les jeunes ont parlé des liens entre politique et économie, entre guerre et finance spéculative, ou encore du rapport entre le pouvoir politique et les lois.
Nous avons ainsi appris comment l’aristocratie financière florentine, en empruntant des capitaux à la ville pour engager des mercenaires, se rendait déjà alors responsable de cette dette publique qui “saccageait” le peuple, affaiblissait et corrompait l’État. C’est l’institution d’une milice formée par des citadins et des paysans, mise en place par Machiavel avec l’Ordonnance de 1506, qui affranchit la commune du chantage des “grands” et assura en même temps à Florence une défense fiable et motivée. Certes, ces gens du peuple, ces bagarreurs des campagnes armés de piques préoccupaient beaucoup les “seigneurs” qui, de fait, auraient commandé en 1534 à Antonio da Sangallo la construction de la Forteresse de Basso, dont les canons furent tournés vers la ville. Mais le David de Michel-Ange, tout juste armé d’une fronde et d’une pierre, sculpté dans un bloc de marbre mal taillé et placé par la volonté du peuple sur la piazza della Signoria, représentait précisément la réponse républicaine à la toute puissance des “grands”. Et c’était l’image qu’on voulait opposer à celle du mercenaire équipé d’un mousquet et d’une cuirasse, prêt à se vendre et à changer de drapeau à tout moment.

Enfin, des contributions originales sur certains thèmes plus rares du machiavélisme traditionnel ont stimulé entre intervenants et répondants une discussion affranchie des schémas académiques habituels et féconde en résultats. Et elles ont aidé à libérer Machiavel de cette obscure ambigüité qui le suit depuis des siècles. Rousseau, repris par l’italien Foscolo, considérait Le Prince comme le livre des républicains. Dans sa prison fasciste, Antonio Gramsci, alors en dissidence avec ses camarades et avec Togliatti, y a trouvé l’inspiration pour concevoir un parti capable de fonder un état nouveau, comme on peut le lire dans Il moderno Principe. Il partito e la lotta per l’egemonia (Donzelli Editore, 2012) [1], republié il y a peu sous la direction de Carmine Donzelli. Et pourtant, c’est un fait que la généreuse utopie de Machiavel, fervent républicain qui utilisa toujours l’adjectif “absolu” dans un sens négatif, a aussi fait le jeu de la droite. En avril 1924, exactement la veille de l’assassinat de Matteotti, Mussolini a publié dans la revue fasciste Gerarchia, le texte de sa thèse de doctorat honoris causa – qu’il a d’ailleurs échoué – intitulée Preludio al Machiavelli [Prélude à Machiavel]. Plus récemment, on a vu des présentations du Prince signées par Craxi et par Berlusconi.

Le temps est venu de combler une lacune, déplorée aussi au cours du colloque par Giulio Ferroni : l’étude de l’“anthropologie” chez Machiavel. Il est en effet nécessaire d’étudier désormais, outre l’économie, la jurisprudence et la politique, l’idée qu’il se faisait de la réalité humaine, afin de le libérer de sa réputation d’instigateur de violence et de prophète des totalitarismes qui a traversé les siècles avec lui. Avoir défendu la vieille idéologie d’une nature humaine divisée et mauvaise, comme dans Platon et la Bible, et en même temps imaginé la possibilité d’un prince nouveau et désintéressé, capable d’utiliser la force pour défendre le “bien commun”, est sans aucun doute une incohérence théorique, le résidu fatal d’une pensée religieuse qu’aujourd’hui seulement nous avons les instruments pour comprendre. Il faut une nouvelle idée de la nature humaine qui ne soit pas double, mi-bestiale et mi-divine comme le centaure Chirone, pris par Machiavel comme modèle du Prince. La force n’est pas la même chose que la violence. Le pouvoir n’est pas synonyme de domination.

Les découvertes incomplètes ne pardonnent pas, et Nietzsche lui-même en a fait l’expérience. Quand avec le “sac de Rome” en 1527, on restaura la République à Florence, Machiavel ne fut pas rappelé par ses vieux compagnons, tous compromis avec les aristocrates. Et des troupes de mercenaires furent à nouveau recrutées pour la défense de la ville. L’écrivain est mort deux mois plus tard. La République s’effondra en 1530 après deux années de siège. Le chef-d’œuvre de Machiavel, accueilli avec indifférence par les Médicis qui l’avaient exilé en 1512, et ignoblement plagié à la même époque par Agostino Nifo sur commande du Pape, demeura inédit pendant encore six ans.

Noemi Ghetti

Traduction de l’italien par Charlotte Leclerc

Lien à l’article original en langue italienne

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PENSER LA CRISE : Nicolas Machiavel et Le Prince
COLLOQUE INTERNATIONAL
ROME 24-25 JANVIER 2013
Casa delle Letterature, piazza dell’Orologio 3
Projet dirigé par Maria Ida Gaeta, directrice de la Casa delle Letterature
Direction scientifique : Gabriele Pedullà, professeur de Littérature Italienne à l’Université Rome III

Cet article a été publié également sur ce site : http://cronachelaiche.globalist.it/Detail_News_Display?ID=54746&typeb=0 avec l’autorisation de notre rédaction et de l’auteur.

[1En Français, cf. Cahiers de prison (13), Gallimard, 1983.


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