Altritaliani

Michele Tortorici. Un amour partagé.

domenica 15 settembre 2013 di Danièle Robert

Après la publication d’un premier recueil de poèmes aux éditions Manni en 2008 (La mente irretita), traduit par Danièle Robert et publié en 2010 sous le titre La Pensée prise au piège par les éditions vagabonde, Michele Tortorici a publié en 2012 Viaggio all’osteria della terra. Son île natale de Favignana, à l’ouest de la Sicile, et les diverses villes où il a séjourné, notamment Paris, sont ses principales sources d’inspiration. De l’échange amoureux entre ces éléments et les mots que suscite en lui leur contemplation naissent le rêve et sa poésie.

Il y a des sentiers sur l’île qui montent à l’assaut du ciel et restent « suspendus au-dessus de la mer » puis redescendent dans une course vertigineuse semée d’embûches et leurs pierres se confondent avec celles que le ressac apporte inlassablement sur la grève ; il y a le vent qui affole les barques dans les criques et les insectes au creux des roches, qui fait ployer les arbres, effrite les murs de pierres sèches, fait frissonner les fleurs. Et par-dessus tout, la lumière somptueuse, âpre, caressante et tenace qui unit le ciel et la mer, qui envahit la terre, la baigne de ses rayons et en exalte chaque recoin. La pensée est alors prise dans un réseau d’émotions, de rêves et de pans de mémoire que la langue traduit, donnant naissance à la parole poétique :

Leggere parole che ha lasciato la debole
risacca sugli scogli ruvidi e che il mare
aveva trattenuto per contarle prima
e disperdele poi come ceneri
di un vecchio desiderio che si è fatto
bruciare per potere
essere schiuma ; leggere parole che invidiose
nuvole hanno preso e nascosto in un filo
disteso lungo il tempo, ma non hanno
decifrato perché — immagini d’aria raggrumate —
hanno confuso ogni visibile
segno ; vi ho deposte
in una pagina bianca come la neve perché so
che minuscoli segni — minuscoli
uomini forse — costruiscono
scritture, annunci di possibili vite, di possibili
morti, storie insomma
che non sapremmo vivere, privati
di questa leggerezza che ci scopre, di queste
minime tracce che sappiamo
di poter lasciare perché siano
visibili anche dopo
i naufragi che avremo conosciuto
 [1].

Cet échange amoureux entre les éléments de la nature et les mots que leur contemplation suscite, cette fusion de ce que le poète a de plus intime, sa langue, avec ce qui l’entoure, de l’intérieur et de l’extérieur — il dentro e il fuori, intitule-t-il un autre de ses poèmes —, est l’un des aspects les plus attachants de la poésie de Michele Tortorici : on est très loin ici d’une vision romantique, d’un banal épanchement du cœur ; la poésie investit les paysages de l’île et les transcende par le pouvoir des mots, des sonorités, par la musique du vers. Et la légèreté des paroles n’est pas ici le signe d’une quelconque inconsistance, in-signifiance : elle est « la part de la grâce dans le calcul », selon la formule de Christian Tarting faisant écho à ce qu’Italo Calvino a appelé leggerezza pensosa pour qualifier l’art de Guido Cavalcanti. Lorsque les émotions sont pensées, pesées pour se métamorphoser en paroles, c’est alors que naît le poème, tout de légèreté et de profondeur.

Les arbres, leur croissance, leurs changements au rythme des saisons, leur appétit de vivre, leur obstination à renaître sont une constante source d’étonnement admiratif et le poète leur attribue tout naturellement des élans et des aspirations semblables à ceux des humains, tels ces cerisiers à fleurs qui, s’ils ne donnent pas de fruits — c’est leur destin — semblent se prendre pour des nuages roses :

Nuvole ? Ma no. Mi sono sbagliato. Non credono
di essere nuvole : hanno voglia, al contrario,
di restare quaggiù di offrire alla terra quel breve
annuire che fanno alla vita. Nient’altro
 [2].

Or, les arbres — et c’est une autre facette de l’art de Michele Tortorici — attirent aussi son attention sur les routes qui mènent aux cités, le long des rues ou dans les jardins des villes où il a séjourné, où il revient sans cesse, qu’il découvre et redécouvre dans une attentive et permanente interrogation. Ils assurent une sorte de pérennité, de lien entre la vie naturelle et la vie urbaine, comme entre les hommes et le monde qui les entoure ; en même temps, ils sont une précieuse source de méditation sur le devenir et la finitude, la mort et la renaissance de toutes choses.

Michele Tortorici confiait récemment : « Pour les rues, pour les pierres des villes j’ai un amour instinctif qui me fait souvent saisir leurs caractères les plus profonds. Je crois que c’est un amour partagé. » Et en effet, la ville joue dans son œuvre un rôle tout aussi essentiel que son île natale ; les rues en sont les veines, emplies de mystères et d’invites à la rêverie, accueillantes et réservées à la fois, familières et énigmatiques, telle la rue Lepic, à Paris, à laquelle le poète transmet ses incertitudes et son propre désir :

Cette rue ne finit pas, comme on pourrait le croire, à l’angle
de la rue des Abbesses. Dans une sorte de large “u” elle tourne
autour de la colline et arrive au-delà
du Moulin de la Galette, du reste
je n’ai pas bien compris jusqu’où. C’est un peu une ruse,
mais avant tout
c’est qu’elle veut être plus en confiance avec toi.

Cette rue voudrait être pour toi une maison, ou plutôt voudrait être
le couloir de ta maison, ton chemin intime, l’habitude
que tu as chaque jour de tourner dans les pièces, même
sans rien faire, peut-être un café, peut-être, tout au plus, quelque chose
à grignoter — les pieds dans les pantoufles, parfum,
à certaines heures, d’après-rasage, à d’autres
heures, de femme.

Cette rue voudrait être pour toi une compagne, bras dessus
bras dessous, afficher sa coquetterie pour se faire serrer
plus fort — se faire même toucher la poitrine, scandaliser les gens
bien-pensants s’ils regardent.

Cette rue voudrait être pour toi un ami, parler de livres
et de sport, chanter pour toi les chansons
qui sortent des fenêtres ouvertes, s’asseoir
sur un banc et écouter ce que tu dis — se mettre
à chercher si quelque part, embusqué,
il y a encore Maigret, qui sait ?

Cette rue voudrait être pour toi — ce qu’elle est —
la rue des moulins, prêter ses roues à ta pensée et te faire
moudre le grain des vies
qui passent sur ses trottoirs, allures
affranchies, alternatives — auxquelles tu n’aurais pas pensé, ailleurs qu’ici —
au devenir, figures
de ta liberté possible. Avant tout
c’est qu’elle veut être plus en confiance avec toi
 [3].

C’est que les rues qui traversent et animent les villes sont elles-mêmes porteuses de tout ce qu’ont laissé sur leur passage les êtres qui les ont parcourues, aimées, peut-être redoutées ; elle se sont chargées de tout le poids du monde et c’est ce qui les rend vivantes, sensibles, en empathie avec les humains, vie che ti sono amiche / perché conservano del fare, dell’accadere, del tempo / che ci vivi appena / un ricordo leggero [4] … Elles nourrissent la mémoire, conduisent la méditation, accompagnent les rêves à la fois dans leurs transformations et leur permanence, confrontent la pensée à l’éphémère, au transitoire, quella incompiutezza che accompagna / la nostra umanità [5], que le poète ressent comme une source possible de liberté.

Les villes sont donc les étapes essentielles du voyage auquel nous convie Michele Tortorici : Turin, Trieste, Berlin, Paris, Toronto, New York sont autant de marqueurs de cette quête inlassable qui le conduit vers ce qu’il appelle l’osteria della terra, autant de ports d’attache, de points d’ancrage et en même temps de départ vers de nouveaux « confins qui prennent au piège la pensée [6] » sous le regard bienveillant de la lune, amante fidèle à chaque rendez-vous, présence calme et rassurante, qui réconcilie en tous lieux l’homme et le monde :

Elle est presque encore pleine ce soir
la lune, mais sous les arcades tu sens le mouvement des choses
qui glisse avec douceur et qui t’effleure
lentement et tu es certain que continuer à vivre est possible
comme tu ne l’aurais peut-être pas cru si tu avais été seul
sur la place immense avec cette immense lune
opaque qui te pénètre de néant comme elle pénètre maintenant
les pierres de la chaussée et en dessine
les contours noirs dans une fuite dont tu ne sais où elle finit
 [7].

Danièle Robert

L’auteur

Michele Tortorici, originaire de l’île de Favignana (la plus grande des îles Egades, à l’ouest de la Sicile), vit à Velletri, au sud de Rome. Enseignant de littérature, il est l’auteur de nombreux articles publiés en revue (sur Guido Cavalcanti, Dante, Pétrarque, Leopardi...) ou en volumes collectifs et le coauteur d’une monumentale histoire de la littérature italienne. Il a par ailleurs publié deux autres recueils de poèmes, I segnalibri di Berlino (Campanotto, 2009), traduit en allemand par Giangaleazzo Bettoni, et Versi inutili e altre inutilità (Edicit, 2010).
Il est régulièrement invité à lire ses poèmes et a entrepris avec la flûtiste Annalisa Spadolini une réflexion sur le rapport entre musique et voix dans la mise en scène du texte poétique conçue comme un concert : un rapport d’intégration et non de simple accompagnement, dont tous deux ont exposé les principes lors de leur intervention à deux voix, « Musica e poesia : una partitura nel testo parlato » au congrès international Su musica, arti, creatività svoltosi (Rome, 2011).

En savoir +

Le site de l’écrivain

Les Editions vagabonde

Ses livres de poésie

La pensée prise au piège
Voyages et haltes sont source de méditation sur le temps, les lieux, la vie et la disparition, la mémoire. Moments où la pensée se trouve soudain « prise au piège », mais pour mieux prendre son essor et se déployer. Une poésie de l’intime qui touche par sa retenue, son élégance et sa délicatesse.

Auteur : Michele Tortorici
Editions vagabonde
Année de parution : 2010
isbn : 978-2-919067-00-8
FNAC

[1La Pensée prise au piège (La mente irretita, 2008), traduit de l’italien et préfacé par Danièle Robert, édition bilingue, Marseille, vagabonde, 2010, pp. 28-29.

[2Viaggio all’osteria della terra, San Cesario di Lecce, Manni, coll. « Pretesti », 2012, p. 77.

[3Ibid., p. 58, ma traduction (inédite).

[4Ibid., p. 70.

[5Versi inutili e altre inutilità, con illustrazioni di Marco Vagnini, Foligno, Edicit, 2010, p. 7.

[6La Pensée prise au piège, op. cit., pp. 78-79.

[7Ibid., pp. 144-145.


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