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Helena Janeczek: Les Hirondelles de Montecassino - Recension

Editions Actes Sud (2012), traduit de l’italien par Marguerite Pozzoli.
domenica 2 febbraio 2014 di Marguerite Pozzoli

Entre réalité et fiction, Helena Janeczek reconstitue l’épopée de la bataille de Montecassino: les destins qui s’y sont croisés, ses non-dits, son héritage. Un livre qui se double d’une réflexion sur la mémoire, et sur comment l’écrire.

Surnommée “la Stalingrad italienne”, la bataille de Montecassino a été l’une des plus féroces de tous les temps. C’est autour de cette abbaye médiévale, tenue par l’armée allemande, que moururent, au cours de quatre batailles, de février à mai 1944, plus de 50 000 hommes. Les alliés devaient enfoncer la ligne Gustav pour arriver à Rome. Et ils le firent avec toute leur puissance de feu, sans épargner personne - civils, maisons, animaux. Il y eut ensuite des viols en masse, qui firent environ 3 000 victimes, et dont a témoigné, en 1957, le roman La Ciociara, d’Alberto Moravia.

Le choix du sujet n’est pas sans rapport avec les origines de l’auteur: en effet, c’est à Montecassino que se déroula l’épopée de l’armée polonaise sous les ordres du général Anders, une armée qui, malgré de lourdes pertes, mais animée par une volonté farouche, parvint à faire reculer les nazis. «Ce qu’ils n’avaient pas réussi à faire en Pologne», écrit Roberto Saviano, «une poignée de Polonais parvint à le faire en Italie: repousser les Allemands.» Montecassino est donc le lieu où s’affirma l’héroïsme des Polonais, qui comptaient un millier de juifs. Mais il y avait également, et cela, on le sait moins, des Maghrébins, des Américains, des Britanniques, des Indiens, des Népalais et des Maoris. Le livre d’Helena Janeczek, puissant et foisonnant, rend compte de cette diversité d’identités, dont la mémoire a été parfois totalement occultée.

On partage ainsi le quotidien du jeune sergent John Wilkins, de la 36ème division Texas, qui fait la guerre pour nourrir sa famille, et qui meurt à Cassino dès la première bataille; on retrouve, plus de soixante ans plus tard, le petit-fils de Charles Maui Hira, du 28ème bataillon maori, Rapata Sullivan, qui parcourt les lieux où son grand-père s’était battu pour conquérir une part de dignité. Il y a aussi l’histoire d’Irka, cousine de la mère de la narratrice, juive de Vilnius, qui a échappé aux chambres à gaz et qui, dans sa fuite, avec un violon pour tout bagage, opte pour la prison dans le Goulag soviétique: elle aura ainsi la vie sauve, alors que sa mère mourra à Treblinka. L’auteur croise constamment les lieux et les époques: ainsi, deux étudiants, Edoardo Bielinski et Anand Gupta, le premier, Italien de mère polonaise, le second, Indien, sont à Montecassino, en 2007, pour tenter de comprendre le passé. Mais ce qui les frappe davantage, c’est l’existence des nouveaux esclaves: clandestins utilisés dans les travaux des champs, jeunes filles des pays de l’Est victimes de trafiquants avides; eux aussi sont des oubliés de l’Histoire, parfois engloutis dans des tragédies qui les dépassent.

«Tu es une romancière ou une historienne?» demande à Helena Janeczek sa mère, dans un passage du livre. En effet, le travail d’archives se mêle à l’invention romanesque, la réalité autobiographique à la fresque historique, dans une démarche audacieuse et quasiment inédite. La mémoire familiale côtoie ainsi la “grande” histoire, mais dans un même objectif: tenter de combler les vides, révéler le destin d’hommes parfois écartelés entre leur identité et le drapeau sous lequel ils ont combattu.
Reste le secret, la véritable histoire du père d’Helena Janeczek, dont on ne saura jamais comment il a réussi à revenir vivant du camp: «Nous ne pouvons plus rien demander à nos pères», écrit l’auteur. (…) «Nous ne pouvons que rappeler leurs vies et leur vérité. En les recouvrant, parfois, du voile du mensonge, par piété filiale, pour confier la vérité à la littérature, et aux hirondelles.»

Marguerite Pozzoli

***

Les Hirondelles de Montecassino a été récompensé par des prix littéraires prestigieux (Premio Napoli 2011, Premio Nazionale Pisa 2011, Premio Sandro Onofri, Premio Comisso…)

Helena Janeczek est née à Munich en 1964, dans une famille de juifs polonais. Elle s’est installée en Italie en 1983 et vit à Gallarate, près de Milan. Elle a publié un recueil de poèmes en allemand et, en italien, les romans Lezioni di tenebra (Mondadori, 1997, prix Bagutta pour le premier roman) et Cibo (Mondadori, 2002). Elle est également rédactrice de la revue Nuovi Argomenti.

Ils ont dit du roman

«Helena Janeczek raconte comme si elle parlait, chuchotait, évoquait des fantômes, un à un. Les Hirondelles de Montecassino est un roman choral qui donne un nom aux choses, nous restitue les héros presque vrais, presque heureux, presque amoureux (…). Et c’est un roman qui possède un sens profond, émouvant et laïc, de la prière, de l’ailleurs, de la différence.»
Chiara Valerio (L’Unità, 15.04. 2010)

«La force grandiose et puissante de ces pages vient d’un geste qui est un défi, un acte de confiance dans la capacité de l’imagination à combler les vides. Une tentative pour tendre un fil entre vrai et faux, entre réalité et fiction. C’est ce que fait Helena Janeczek. Elle le fait avec la maîtrise d’un écrivain authentique. (…) Et Montecassino devient la guerre de tous, le lieu d’où nous venons tous.»
Roberto Saviano (la Repubblica, 03.06.2010)

Un extrait du livre

Moi, Helena Janeczek, née à Munich, résidant depuis plus de vingt ans en Italie, d’origine polonaise parce que mes parents juifs venaient de Pologne, et, plus encore, parce que je porte un nom slave, un jour d’automne, sans le chercher consciemment, j’ai trouvé un lieu: un coin du monde qui s’est révélé bien plus qu’un prétexte pour remplacer une série de mensonges maladroits par une histoire, tellement légendaire pour qui l’écoute qu’elle interdirait toute question.

Au centre, il y a une abbaye: le premier monastère d’Occident, détruit à quatre reprises. Au-dessous, à quelques pas, le cimetière polonais. Un peu plus bas, juste à la sortie de Cassino, celui du Commonwealth. Les Allemands sont enterrés à Caira, les Américains à Anzio, les Français à Venafro, les Italiens à Mignano-Monte Lungo. Des soldats morts durant la campagne d’Italie et surtout pendant la bataille de Montecassino, expression qui englobe les quatre offensives des Alliés, de janvier à mai 1944. L’abbaye a été reconstruite, laissant entrevoir les fondations d’un temple romain mises au jour par les bombes ; le sommet sur lequel elle s’élève est couvert d’une végétation épaisse, qui cache les dernières traces des combats. Seuls les morts sont plus nombreux que ceux qui reposent dans les sanctuaires voisins: plus de trente mille. Trente mille, sur des millions. Des millions d’hommes aspirés des lieux les plus éloignés du monde et vomis dans le goulot d’une vallée entourée de montagnes.

(…) Mon père n’a jamais combattu à Montecassino, il n’a jamais été un soldat du général Anders. Mais par ce goulot de montagnes, de vallées et de rivières de la Ciociaria, quelque chose de mien est sans doute passé: de moi perdue et retrouvée en un point géographique, un lieu qui nous contient tous.


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