Altritaliani

L’Île des Roses (Rhodes), tragédie dans un paradis. Un film de Rebecca Samonà.

27 janvier. Journée de la mémoire de la Shoa
martedì 26 maggio 2009

ARTICLE BILINGUE. Rebecca est enceinte, elle attend une petite fille. Elle décide de voyager à Rhodes (en Grèce) avec sa mère, Erminia, démêler l’histoire de leur famille.
La mère et la fille se rappellent leur dernière visite à la tante Stella qui a vécu la dernière année de sa vie, pensant être retournée à Auschwitz. Erminia et Stella sont nées sur L’Île de Roses, Rhodes, la capitale du Dodécanèse italien (1912/1943). ... Documentaire de 56’ réalisé en 2008, réalisé par Rebecca Samonà.

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 Français

Extrait du film: L’Île des Roses, tragédie dans un paradis

Lîle des roses, tragédie dans un paradis

LES RAISONS DE MON FILM : LA SHOAH DANS UNE MAISON DE REPOS

Je ne me souviens plus si c’était au printemps ou en hiver. Des jours aussi gris il y en a souvent à Bruxelles. Quand, ma mère et moi sommes entrées dans le hall de la maison de repos nous avons eu l’impression de nous trouver dans un hôtel correct et plutôt agréable. Des vieilles dames jouaient aux cartes par petits groupes, d’autres regardaient la télévision ou étaient assises à la cafétéria et bavardaient avec animation. D’autres encore étaient à la fenêtre et regardaient dehors.

Nous étions là, dans cette maison de repos, pour rendre visite à tante Stella, la sœur de ma grand-mère. Stella était depuis longtemps complètement sourde et après la mort de son mari Joseph avait souvent pensé au suicide, ou, du moins elle avait commencé à en parler ouvertement. On s’attendait à la trouver «comme d’habitude». Mais, cette fois-ci, tante Stella Sidis Piha était dans un état confusionnel. D’abord elle refusa de descendre à la cafétéria avec nous. «Non ! Nous ne pouvons pas » nous dit-elle d’un air effrayé « c’est dangereux » Nous remarquions que notre visite la rendait nerveuse, qu’elle surveillait la porte de sa chambre, qu’elle laissait ouverte, «parce qu’ils doivent pouvoir rentrer quand ils veulent et nous devons toujours être prêtes pour la sélection qui peut arriver à n’importe quel moment». C’est pour cette raison, nous dit-elle, qu’elle ne voulait pas se deshabiller, même pas pour se coucher. Un sparadrap lui couvrait le tatouage d’Auschwitz qu’elle avait au bras. Nous avons quitté la maison de repos sans dire mot et sans avoir le courage de nous regarder dans les yeux.

Tante Stella mourut quelques mois plus tard, après avoir vécu ainsi ses derniers jours: en ne voyant qu’Auschwitz autour d’elle, en se sentant à Auschwitz chaque nuit, à chaque instant. La sénilité et la maladie l’avaient replongée dans l’enfer d’où elle avait réussi à sortir tant d’ années auparavant.

Mais en était-elle réellement jamais sortie ?

«Les juifs parlent trop de ce qu’ils ont subi», je me suis souvent entendu dire. D’accord, on a parlé de ce qui se passait à Auschwitz, mais qui étaient ces personnes avant leur déportation ? Et elles avaient rééllement été libérées de Auschwitz? Je ne suis certainement pas la première à dire que pour ces personnes Auschwitz a duré toute la vie. Et Auschwitz, le mot Auschwitz n’est ici qu’un symbole de tout ce que mille mots ne pourront jamais me raconter mieux que le visage de tante Stella : très maigre, tendue, braquée, terrorisée, elle restait esclave d’un enfer sans issue, dans sa chambre toute propre de la maison de repos.

Combien d’autres Auschwitz il y a eu dans l’histoire, préparés parfois par des siècles, souvent par des années de campagnes de haine qui réveillent les pires instincts de l’homme? Il est impossible de répondre à cette question, ou même de décider si Auschwitz fut ou pas unique au cours de l’histoire. Il s’agit d’un terrain en quelque sorte «technique», académique, glissant. Ce que je sais c’est qu’il n’est pas difficile de justifier la haine religieuse, ethnique, raciale et sociale, et que pour la plupart d’entre nous il est assez facile de continuer à vivre tranquillement pendant que quelque part dans le monde un peuple est objet de génocide ou disparaît dans un lager, dans un stade, ou pendant que des victimes en proie à la terreur subissent d’atroces tortures et humiliations de la part de leur voisin, comme en Bosnie ou au Ruanda, ou de la part d’armées bien organisées, ailleurs. Des traitements qui laisseront pour toujours des marques dans leur chair : qu‘elles soient à la vraie encre, comme à Auschwitz, ou symboliques, cela n’a pas d’importance.

Je suis née d’une famille qui a dans son propre bagage la Shoah ; en un certain sens, le mien est un choix obligé : je ne peux raconter cette histoire qu’à partir d‘où elle a commencé. J’essayerai seulement d’évoquer le souvenir de comment était la vie à Rhodes, capitale du Dodécanèse et lieu d’origine de ma famille maternelle, avant que ne se vérifie la tragédie, l’été de 1944. Turcs, grecs, arméniens, juifs, levantins et italiens : à Rhodes différentes communautés vivaient coude à coude, se toléraient et se respectaient les unes les autres, du moins tant que l’administration italienne le voulut, environ jusqu’en 1936. Rhodes était en effet italienne depuis 1912, et c’est à partir d’alors que le destin de la communauté juive locale s’était liée à fil double avec celui de l’Italie, libérale d’abord fasciste ensuite, qui avait arraché ces îles à l’Empire ottoman, en créant une «colonie blanche» qu’on a très peu raconté. Ceux qui l’ont fait, pour la plupart des rescapés à la Shoah, en ont parlé comme d’un paradis, un paradis qui se termina en tragédie.

LA «PETITE» ET LA «GRANDE» HISTOIRE S’ENCHAINENT

I - Les souvenirs du paradis

Les mémoires familiales que ma grand-mère Victoria m’avait transmises depuis que j’étais toute petite m’avaient toujours fascinée ; c’étaient des récits pleins de lumières où il n’y avait pas de place pour le malheur. Ces faits légendaires, que ma grand-mère me racontait un peu en italien et un peu en judéo-espagnol, me ramenaient à une jeunesse insouciante et joyeuse, vécue dans l’un des lieux les plus suggestifs au monde, royaume des mûriers et des papillons : Rhodes. Elle me racontait des fous rires avec ses cousines, des bêtises tramées à l’insu des parents sévères, de la plage, du rouge à lèvres mis en cachette seulement lorsqu’on était loin de la maison ; et puis le soleil toute l’année, les militaires italiens, les excursions à la campagne, les frères beaux et puissants, surtout Isaac, qui était «blond, grand et mince», disait ma grand-mère, «vraiment un très beau jeune-homme». Un fasciste convaincu qui avait combattu comme volontaire pour les troupes franquistes pendant la Guerre d’Espagne, en recevant même une médaille à la valeur.

Le thème du paradis je l’ai retrouvé plusieurs années plus tard, quand, en accomplissant mon travail de réalisatrice de programmes de télévision à caractère historique, je suis tombée sur des films parlant de Rhodes que la propagande du régime fasciste avait produit dans les vingt premières années du siècle. Voilà que Rhodes était présentée comme un lieu que l’activité laborieuse et le bon caractère des italiens avaient transformé en un paradis d’élégance et de bonheur. Rhodes était ainsi devenue la passerelle idéale pour véhiculer la rhétorique de l’italianité à la vocation à la fois impériale et débonnaire. En 1929 le couple royal fit au Dodécanèse une visite triomphale.

Je me rendis rapidement compte que les mémoires familiales étaient incomplètes : grand-mère ne me raconta jamais comment les choses changèrent à Rhodes après l’année 1936, quand un tour de vis dans la politique internationale eu des effets jusque dans le paradis, lorsque l‘application de plus en plus stricte de l’idéologie fasciste devint toujours plus lourde, jusqu’à la promulgation des lois raciales de 1938. Ma grand-mère ne me raconta jamais qu’à cette date-là elle avait déjà épousé mon grand-père contre la volonté de ses parents, qui ne voulaient pas la marier à un non juif. Même si grand-père Ernesto, un militaire sicilien passionnel et ironique, avait rapidement réussi à séduire ses beaux-parents avec son caractère doux, en faisant oublier la honte de ce scandaleux voyage en bateau avec sa fiancée très aimée, qu’il avait conduite jusqu’à Caltanissetta –où vivait sa famille - pour l’épouser dans sa Cathédrale.

Et tante Stella ? Plus jeune que ma grand-mère, tante Stella était une jeune fille moderne, qui avait fait des études et travaillait dans une société commerciale. Elle avait de nombreux soupirants, ; l’un d’eux était un ami de mon grand-père, lui aussi militaire, que Stella rencontrait en cachette, avec la complicité innocente de ma mère qui l’accompagnait et qui à l’époque n’avait que quatre ou cinq ans.

II - Un grand amour et ses conséquences

Même si elle a été en quelque sorte censurée par la mémoire familiale, l’histoire d’amour de mes grands-parents est une histoire de passion, aux revers dramatiques et inattendus.

Victoria et Ernesto se connurent à Rhodes, en 1936. Lui était un lieutenant de Caltanissetta, catholique. Il perdit la tête pour la belle Victoria, qui partagea tout de suite son amour jusqu’à le suivre en Italie pour se marier à l’église, contre la volonté de ses parents. De Caltanissetta Victoria envoya une photo d’elle en robe de mariée, le regard voilé de mélancolie, sur laquelle elle avait écrit dans sa langue «Siempre engiuntos con vosotros» («toujours avec vous»). C’était le 9 octobre 1937. Ma mère Erminia, l’ainée des deux filles d’Ernesto et de Victoira, naquît à Rhodes 9 mois après, trois mois seulement avant la promulgation des lois raciales. Gloria, un an après. Les deux filles furent baptisées.

Ernesto et Victoria étaient heureux : ils vivaient tous dans la maison des parents de Victoria, où ils observaient avec simplicité les fêtes hébraïques les plus importantes. Ernesto, de son côté, aimait la fête de Noël qu’il célébrait, avec sa femme et ses enfants et ses amis. Victoria parlait judéo-espagnol avec ses parents et sa famille, italien avec son mari, ses filles et ses amis ; comme tous le juifs de l’île, d’ailleurs, elle, parlait couramment le grec. Pendant les deux premières années de guerre, Rhodes fut lourdement bombardée. Mon grand-père, désormais officier de réserve, travaillait dans une pépinière (Il Vivaio), sur la colline, pas loin de Rhodes.

Après l’annonce de l’armistice de l’Italie avec les alliés, le 8 septembre 1943, les hostilités entre les détachements italiens et les quelques forces allemandes présentes commencèrent à Rhodes aussi. Ernesto participe aux combats, tient un journal. Quand le 11 septembre la nouvelle de la capitulation arrive, tous les italiens croient qu’il s’agit de la capitulation allemande. Mais, «à dix-huit heures coup de théâtre, ils nous donnent l’ordre de déposer les armes. Ce ne sont pas eux mais nous les perdants. On a du mal à contenir et à calmer les hommes». Le Gouverneur Campioni et les autres responsables militaires, à l’exception du Général Briganti, ont choisi de se rendre. Ernesto écrit : «Les soldats ont le moral très bas parce qu’ils ont appris la trahison de nos chefs». Une fois les membres de la hiérarchie militaire déportés, à Rhodes l’occupation allemande commence. Sous le commandement du Contre-amiral Luigi Mascherpa l’île de Leros résiste jusqu’en novembre avec le soutien des forces britanniques. Mais inutilement.

La perspective du camp de concentration devient toujours plus concrète pour les militaires qui n’acceptent pas de s’engager dans les rangs allemands. Pour Ernesto et Victoria commence une période de grande incertitude: Ernesto, résidant à Rhodes, est interné, il s’enfuit, se cache. Pendant des mois mes grands-parents doivent même se rencontrer dans la clandestinité ; puis, pendant quelque temps, tout redevient « normal ». Mais en avril 1944, lorsque pour la énnième fois il refuse de signer l’adhésion à la République de Salò, mon grand-père est déporté en Allemagne.

III – La tragédie

Restée sans Ernesto, Victoria court sans cesse d’un endroit à l’autre sur son vélo : pour obtenir des nouvelles, pour envoyer des paquets à son mari, pour trouver de la nourriture pour ses filles. Jusqu’au moment où on impose aux juifs de se concentrer dans trois villages en dehors de Rhodes puis, à l’ «Ecole Aéronautique». Les hommes, qui y sont détenus seuls pendant quelques jours, subissent toute sorte de violences. Puis ils sont rejoints par les femmes. C’est l’antichambre de la déportation. Le Président de la communauté explique à ma grand-mère qu’elle n’est plus dans les listes de la communauté juive. Elle assiste aux préparatifs de tous les autres. La nuit avant le départ, fixé pour le 23 juillet 1944, la maison de Ruvkà et de Bohor Sidis est pleine de cousins et cousines, d’hommes et de femmes qui se font coudre les bijoux, les billets de banque, les monnaies d’or à l’intérieur des vêtements. Personne ne parvient à dormir.

Un couple de vieilles personnes portant une valise et marchant en se tenant par la main dans la queue du cortège des déportés le long de la rue en bas de la maison : c’est comme ça que ma mère voit pour la dernière fois ses grands-parents. Avec eux tante Stella, les cousines, les camarades de jeu, les nouveaux-nés, les amies de Victoria. C’est une très belle journée d’été.

Escortés par des soldats allemands et par des «repubblichini» (miliciens fascistes), tous les juifs sont conduits jusqu’au port. A l’intérieur des bateaux de transports, les conditions se détériorèrent rapidement : vomi, excréments, faim, soif. Quelqu’un meurt. Arrivés à Athènes, les juifs de Rhodes et de Cos sont détenus dans le camp de Haïdari : encore de la violence, de la brutalité et de la mort. Puis, chargés sur le convoi 44R, un des derniers à partir vers Auschwitz, ils y arrivent trois semaines après, le 16 août.

Victoria est maintenat complètement seule. A des milliers de kilomètres Ernesto, dans le camp de concentration militaire, ignore ce qui s’est passé à Rhodes jusqu’au 15 octobre, jour où il reçoit une lettre de sa femme datée 7 août qui l’informe. Ernesto est désespéré. Pris par des sentiments de culpabilité, il s’en prend à son obstination à ne pas vouloir collaborer avec les allemands, il se repent, il est déçu, amer ; affaibli par un dramatique manque de nourriture, il a peur de ne pas réussir à revenir auprès de sa femme et de ses filles. Il décide alors de se faire envoyer comme «travailleur» chez des fermiers, dans l’espoir – qui s’avèrera vain - de réussir en même temps à avoir des informations sur le sort de ses conjoints juifs . Il note sur son journal chaque détail du traitement brutal qu’il reçoit.

IV - Epilogue

Ernesto, les enfants et Victoria se retrouveront en Sicile plusieurs mois après la fin de la guerre. Ernesto, venant des camps allemands, Victoria, expatriée d’une Rhodes qui est désormais en train de devenir grecque. De la famille Sidis seulement Stella a survécu aux camps. Comme la presque totalité des femmes survivantes elle épouse un émigré « rodeslì ». Ernesto et Victoria iront la rejoindre au Congo. Au cœur de l’Afrique noire d’abord, en Belgique ensuite, à Bruxelles surtout, s’est reconstitué, malgré l’histoire, un fragment de Rhodes, ce qui reste de sa communauté juive et italienne. Son existence diffère de quelques décennies la complète extinction de sa culture.

Dans la mémoire de ces italiens à l’étranger, dans les ex-déportés ainsi que dans la deuxième et la troisièmes génération, la nostalgie de cet âge d’or est encore très vive : quand dans cette colonie blanche qui ressemblait au «paradis» les juifs et les musulmans «s’entendaient», «le fascisme n’était pas raciste» mais avait l’air de porter émancipation et progrès. Promesses que ni le fascisme ni la monarchie n’ont maintenues, en abandonnant à elle-même la communauté qui s’était fortement identifiée à l’Italie pendant presque 40 ans. Un paradoxe, une fable tragique à laquelle on aurait du mal à croire, si elle n’était pas si réelle.

Rebecca Samonà

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Traduit de l’italien par Barbara Pentimalli


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