Altritaliani
Le quotidien et l’intimité familiale retrouvés

Intérieurs vénitiens à la Renaissance, de Isabella Palumbo Fossati Casa.

Editions Michel de Maule, 2012.
giovedì 4 ottobre 2012 di Florence Ménez

A Venise aujourd’hui, le promeneur curieux d’architecture et d’ameublement se heurte aux volets clos, aux murs trop hauts d’où dépasse une glycine, parfois même aux fenêtres murées d’une maison de guingois. Les visites de palais remarquables ou de Ca’ Rezzonico, le musée du XVIIIème siècle, ou encore la lecture des coffee table books aux photographies sur papier glacé de demeures nobles ne permettent pas de comprendre dans sa totalité la vie quotidienne des Vénitiens, ni d’imaginer ce que furent les conditions économiques et sociales des classes dominantes comme des classes populaires.
Les propriétaires de maisons vénitiennes peuvent également difficilement récolter les informations nécessaires pour les restaurer dans l’esprit de l’époque.

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Ca’ Mastelli

Cette curiosité et ce besoin sont désormais satisfaits par le copieux et passionnant livre d’Isabella Palumbo Fossati Casa. Grâce à l’étude minutieuse des inventaires de biens mobiliers établis par des notaires vénitiens entre 1570 et 1600, elle nous introduit dans l’intimité de plusieurs familles de différentes catégories sociales, des plus riches aux plus modestes. La fin du XVIe siècle est une époque d’autant plus importante à scruter qu’elle est à la charnière entre la splendeur et la décadence de Venise, qui comptait alors 150.000 habitants, pour moins de 60.000 de nos jours.

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Plan de Venise (1620-30), Gian Battista Arzenti, Musée Correr, Venise

«Comme un projecteur, l’inventaire éclaire un intérieur dans son ensemble», écrit l’auteur en présentant sa méthodologie de recherche, mais aussi «à travers des détails concrets et la foule d’informations que nous livrent ces inventaires, c’est un tableau vivant de la Sérénissime de l’époque qui se dessine sous un jour nouveau, comme une mosaïque», nous révélant au fil des pages une Venise pleine de vie, cité ouverte sur le monde, accueillante, cosmopolite, héritière de ses hardis marchands voyageurs.
Ce livre érudit, issu d’une thèse d’histoire à l’Ecole des hautes études en sciences sociales, s’est construit grâce à la consultation de 600 documents d’archives, correspondant à autant de demeures, conservés aux Archives d’Etat de Venise.

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Dame vénitienne dans sa chambre, Ecole de Paris Bordone, collection privée

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Vénus d’Urbino (1538), Titien, Galerie des Offices, Florence

Les descriptions précises du mobilier, de l’architecture intérieure, des instruments propres à l’exercice de métiers parfois révolus, réussissent à recréer l’atmosphère de ces maisons (la plupart individuelles), la manière dont les habitants ont voulu les meubler, les décorer, et transmettre leurs biens. Ce qui est d’autant plus aisé que Venise n’a pas connu de razzia et que le niveau financier élevé (richesse acquise notamment par le commerce des épices) permettait d’acheter des objets précieux. L’auteur détaille, jusque dans la restitution des couleurs, certaines constantes dans l’ameublement, qui révèlent un souci de confort, de représentation de soi, un suivi de la mode, et qui est aussi reflet du rang social: parmi ces éléments, les tableaux, retrouvés dans 90 % des maisons, des plus pauvres aux plus nobles, les objets décoratifs en étain, les miroirs, les curiosités exotiques. Un exemple significatif du désir de montrer son ascension sociale à travers le mobilier: le lit doré, qui se diffuse dans les maisons des marchands aisés.

Les inventaires retranscrits en fin de chapitre, en latin émaillé d’italien et du dialecte vénitien, deviennent ici des clefs à même d’ouvrir les différentes typologies de maisons dans tous les sestieri (les quartiers), et de nous plonger dans ces intérieurs bigarrés ou sobres, dans le mobilier et la disposition des pièces. L’inventaire des biens d’Iseppo Locatello, marchand de primeurs au Rialto, retranscrit sur 6 pages, illustre le chapitre de la «Maison populaire». On s’y promène de la chambre au-dessus de la cour, où trône un «quadro de Madona dorado vecchio», avec «un quadreto de carta de S. Francesco», «uno letto de piuma vecchio» ; dans la seconde chambre sont répertoriés des tissus détaillés, comme ces «panni bergamaschi a colonnelle con figure usadi, alti brazza tre, longhi brazza 22,5» ; dans la boutique des denrées comestibles: «l’uva passa vecchia», des «capari de Puglia» et «d’Alessandria», du «fenochio padoan» et des «noselle de Sicilia». La mention “usée” appliquée à la plupart des biens non comestibles de cet inventaire donne une image des conditions chiches dans lesquelles vivaient les marchands de milieu populaire en attendant la vieillesse et la mort.

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Noces de Cana (1562-63), Paolo Veronese, Musée du Louvre

Au contraire, l’inventaire de la demeure patricienne donne toute la mesure des biens précieux et de l’exubérance de l’ameublement, le contenu des nombreux coffres est détaillé avec minutie, même si les objets sont également usés pour certains (l’inventaire étant fait en général au décès du propriétaire), comme celui de Donato Da Leze a San Vidal: «nella camera d’oro che guarda sopra il campo […], in un scatolin vintinuove rosette d’oro: un par de aneletti da orecchie rotti, quattordese altre rosette d’oro con piere rosse et perlette et tre altre rosette d’oro con perlette […]».

L’auteur nous convie également dans la maison juive, la maison des professions libérales avec l’inventaire d’un avocat à San Pantalon, la maison du marchand aisé, avec l’inventaire d’un marchand d’huile et de vin à San Bartolomeo, la maison d’une pièce, la maison d’étrangers, les inventaires féminins, les magasins d’apothicaires.
Les illustrations bien choisies permettent de renforcer les descriptions d’ethnographie historique.

A la fois histoire sociale et histoire architecturale, ce livre original n’est pas seulement une belle invitation à une promenade savante, pour passer au-delà des volets clos, mais un indispensable ouvrage de référence pour mener à bien les restaurations des maisons vénitiennes.

Florence Ménez


Descriptif de l’éditeur:


Intérieurs vénitiens à la Renaissance
Maisons, société et culture
Isabella Palumbo Fossati Casa

Venise au XVIe siècle. La città nobilissima et singolare est à son apogée artistique et économique. Les voyageurs envient sa qualité de vie, son esprit de liberté. Le cosmopolitisme triomphe. À la lecture de plus de six cents inventaires, Isabella Palumbo Fossati Casa ouvre toutes les portes des demeures qu’elles soient nobles ou populaires, sort les objets des coffres. On pénètre ainsi dans les maisons des avocats et des médecins, dans celles des marchands ou des patriciens... Défile alors devant nous la vie sociale, familiale et culturelle des Vénitiens, empreinte d’une diversité et d’une vitalité unique. Après des études de Lettres et d’Histoire à l’Université de Venise, Isabella Palumbo Fossati Casa a obtenu un doctorat d’Histoire à l’École des Hautes Études en Sciences sociales de Paris, avec une thèse sur la maison et la société vénitiennes [...]

ISBN : 2-87623-302-7
Format : 165 x 240
Nombre de pages : 382 p.
Prix indicatif: 32€


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