Altritaliani
Passeurs de mémoires...

La soupe

Un récit de Monique Coudert
mercoledì 6 maggio 2009

Deux enfants avec des capes rapiécées et des galoches rentrent, comme chaque soir après le salut, dans la grande salle du presbytère. Chic, la bonne du curé a allumé un feu. Les enfants réchauffent leurs mains rougies mais l’humidité reste dans leur cœur. La maison est silencieuse. La bonne est repartie dans ses quartiers. La nuit n’est pas loin et la peur rôde. Le petit se serre contre le plus grand. Ce qui n’est pas tout à fait vrai, on devrait dire le plus jeune se serre contre le plus vieux, car c’est Patrizio, le plus jeune des deux qui a poussé plus vite. C’est un grand échalas aux genoux chromés par les chutes et les misères. Il reste, malgré ce corps en avance, dans la magie de l’enfance, dans la nostalgie de sa mère, restée à Beyrouth. D’ailleurs il ne parle pas. Ni à la bonne, ni au curé lui-même, à peine à Marcello, ce frère félon qui emploie déjà le français avec l’accent traînant des berrichons du cru. Lui, Patrizio, refuse de parler français. Il a la langue italienne dans la tête et dans le cœur : c’est sa langue maternelle. De ne pas être utilisés les mots s’étiolent, tout comme pâlit le souvenir de sa mère. Il lutte contre ça, en fermant très serrés les yeux, le soir sur ses souvenirs, au côté de son frère qui ronfle déjà. Il a tant cherché dans sa mémoire à retrouver ce portrait chéri qu’au matin il se lève épuisé.

Le curé réveille les deux frères en leur présentant un petit bénitier portatif. Il faut tremper la main dedans et faire le signe de la croix. Marcello a cru, la première fois que le curé leur portait le déjeuner au lit mais il a vite déchanté. Il faut être levé, habillé pour la messe de sept heures. Pas lavé, non…Cela n’est pas l’usage. Pas nourri non plus. Il faut être à jeun pour communier à la première messe. Le bol de café au lait, ce sera pour plus tard, juste avant le cours de latin. Patrizio s’en veut, mais il aime le latin. Il y a des mots qui accrochent à la surface de sa mémoire et retrouvent leur équivalent en italien. Il arrive à ce moment-là des petites bouffées de soleil dans la salle enfumée. Le curé a bien remarqué que le cadet apprend plus vite que son aîné, mais cet enfant est trop ombrageux pour se laisser aimer. Le saint homme a vite renoncé à apprivoiser ce gamin sauvage et mal élevé. Marcello lui, a une bonne bouille pataude mais il sourit tout le temps, ce qui est bien agréable

Ce soir, comme on est lundi, il y a dans la marmite accrochée au-dessus du feu, des légumes qui mijotent en compagnie d’une corneille. La soupe à la corneille est une recette économique. Certes il faut attraper et plumer un corbeau, ce n’est pas chose facile. Pour la première partie de l’opération, le lance-pierres de Marcello est bien utile ; la seconde partie requiert force et patience mais la bonne n’en est pas dépourvue puisqu’elle supporte les blagues des enfants et la colère du curé. On met donc à bouillir l’animal coriace tous les jours. Chaque jour on boira le bouillon et le dimanche, après une semaine de cuisson, les dents arriveront à venir à bout de cette bestiole archi-dure et enfin on aura de la viande au menu ! Il n’y a que le vendredi où la corneille n’a pas le droit de mijoter. C’est jour maigre. La bonne fait une trempée au pain à la place. Au lait de chèvre pour les enfants et au vin pour le curé.

Le curé de campagne ne roule pas sur l’or. Il a accepté de recueillir les enfants car leur père, Paul Le Dornois, français, bon chrétien, parti enseigner la philosophie aux païens de Syrie avait eu bien des malheurs. C’était un grand voyage, à l’époque. Le jeune homme avait été invité par le consul d’Autriche-Hongrie de Trieste, avec une certaine déférence, en tant que futur professeur de philosophie au lycée français de Beyrouth. Au cours de cette soirée mondaine qui rassemblait tous les amis de la France que Trieste abritait, le jeune Paul a remarqué une belle jeune fille aux longs cheveux roux, toute seule dans son coin. Elle était italienne et ne comprenait pas un mot de français. Il s’est approché d’elle. Il a enlevé d’un bouquet posé sur une console, un arum parfumé, lui a tendu sans dire un mot et lui a souri. Ils sont tombés amoureux ! Adelina était la fille ainée du consul. Qu’importe ! Il l’a enlevée et l’a emmenée avec lui.

C’était une belle histoire d’amour, au moins au début… Mais trois, quatre, cinq bébés sont arrivés très vite, Adelina ne comprenait personne dans ce pays. Elle est devenue de plus en plus triste. Le jeune professeur a fait de la politique à Beyrouth pour défendre la cause arménienne. Les turcs et les syriens n’ont pas apprécié… Ils l’ont mis en prison et l’ont condamné à mort. Le consul de France rapatria mère et enfants en catastrophe. Adelina, écrasée de douleurs fut enfermée à hôpital psychiatrique de La Charité et les enfants ont été disséminés au petit bonheur la chance.

Patrizio et Marcello les deux derniers de la lignée ont atterri chez ce curé de village, dans un coin reculé du Berry. Ils sont élevés à la dure mais ils ont au moins la chance d’être ensemble…

Avant d’aller se coucher, la bonne a rempli les bols. Ils fument sur la table. Marcello va bientôt lamper sa soupe avec de jolis bruits satisfaits. Patrizio restera, muet, devant son assiette, longtemps, toute la vie s’il le faut mais jamais il ne mangera un oiseau, et surtout pas cette cornacchia nera qu’il voyait voleter dans le ciel, près des remparts de Beyrouth quand il se promenait avec sa mère…

Monique Coudert


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