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La “question morale”: Berlinguer, Machiavel, Gramsci et les autres...

martedì 10 luglio 2012 di Patrick Goutefangea
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Eugenio Scalfari, dans la Repubblica du 10 juin, évoque un thème classique de la réflexion politique en Italie, la fameuse “question morale”. Il le fait à propos de “la lotisation” - ce partage des institutions et des leviers du pouvoir entre quelques groupes d’intérêts représentés au sein des grands partis politiques – à laquelle a donné lieu la récente nomination des présidents de la Rai et des principales “autorités” de contrôle de la vie publique italienne, l’Agcom et la «Privacy». Scalfari renvoie ainsi à la célèbre interview qu’Enrico Berlinguer lui avait accordée en juillet 1981, pour le même quotidien, la Repubblica. Berlinguer y dénonçait le rapport aux institutions des partis dits de “gouvernement” ( i partiti governativi) répétant ce qu’il disait depuis déjà plusieurs années, à savoir qu’il s’agissait là d’une “question “morale”  [1].

Cette dénonciation de la “lotisation” et de son corollaire, le clientélisme, avait d’autant plus de force qu’elle venait du premier dirigeant du puissant Pci, parti toujours soigneusement maintenu, après l’échec de la stratégie du “compromis historique”, à bonne distance du pouvoir étatique par la Démocratie Chrétienne et ses alliés. Les citoyens, expliquait Berlinguer, sont soumis à un chantage: ils ne reçoivent les bénéfices auxquels ils ont légitimement droit que par le biais des partis qui détiennent une fraction du pouvoir politique et administratif, et qui distribuent les ressources selon les intérêts particuliers des groupes qui les dominent. Les partis, ajoutait-il, ne jouaient plus le rôle que leur avait confié la constitution de 47, à savoir « concourir à la formation de la volonté politique de la nation».

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Enrico Berlinguer

Le Pci, quant à lui, expliquait son secrétaire, était un parti “différent”: pour les communistes, des «besoins sociaux et humains aujourd’hui ignorés devaient être satisfaits en priorité par rapport à d’autres», «la compétence et le mérite devaient être récompensés», «la participation de chaque citoyenne et de chaque citoyen à la chose publique devait être assurée». A quoi Scalfari avait beau jeu d’objecter que ce sont là des objectifs revendiqués par la plupart des formations politiques, spécialement par celles qui se réclament de la social-démocratie ; que par ailleurs ce discours pouvait convenir non seulement à la classe ouvrière, dont le Pci se voulait le représentant, mais aussi à la plus grande partie de la bourgeoisie.
Berlinguer l’admettait et revendiquait cet élargissement des catégories sociales auxquelles son parti s’adressait, mais il ajoutait que, là où les formations social-démocrates classiques défendaient en priorité les travailleurs organisés à travers les syndicats, les communistes, pour leur part, et eux seuls, prenaient en charge la défense des catégories marginalisées : les sous-prolétaires – on dirait aujourd’hui les précaires – les femmes, les jeunes. Surtout, montrait-il, les discours sociaux-démocrates peuvent cacher des pratiques clientélistes. On peut prétendre agir en vue de la satisfaction des besoins sociaux du plus grand nombre, en faveur de la participation de tous à la chose publique, ou pour promouvoir la reconnaissance du mérite, et ne procéder, en réalité, qu’à un simple transfert de clientèle, par exemple entre tels et tels courants de la Démocratie chrétienne, ou entre ces courants et le parti socialiste.
Si les communistes italiens étaient “différents”, affirmait Berlinguer, c’est qu’ils faisaient ce qu’ils disaient, comme le montrait leur histoire, et comme le confirmait leur action partout où elle pouvait se déployer: les communistes avaient connu la prison en luttant aux côtés des ouvriers, ils avaient animé la Résistance au fascisme et la guerre des Partisans, personne, enfin, ne contestait qu’ils gèraient les communes ou les régions qu’ils dirigaient avec le plus grand souci du bien public.

On voit bien quelle difficulté devait affronter le dirigeant communiste: le discours officiel du Pci, qui cherchait depuis des années à se détacher du camp du “socialisme réel”, tendait à se rapprocher singulièrement de celui des partis sociaux-démocrates classiques. Sur le plan de la politique intérieure italienne, il convergeait même, peu ou prou, avec le discours officiel des socialistes, voire avec celui des franges les plus à gauche de la Démocratie Chrétienne. En réalité, pour un marxiste comme Berlinguer, la démarche social-démocrate pouvait prendre deux significations opposées: soit être l’accompagnement des mutations capitalistes néo-libérales – le “reaganisme” ou le “thatcherisme” -, accompagnement nécessaire à l’émergence et au développement de ces mutations mêmes; soit donner un autre cours à ces mutations en mettant en question des structures capitalistes profondes; soit la démarche social-démocrate était menée au nom des intérêts des groupes dominants, soit elle l’était en fonction des intérêts de tous les dominés, c’est-à-dire, non seulement de la classe ouvrière classique, mais aussi des fameux “marginalisés” cités dans l’interview à la Repubblica, ou encore d’une grande partie des catégories sociales traditionnellement considérées comme “bourgeoises”.

Vue sous cet angle, la question déterminante, selon Berlinguer, était celle de la démocratie: la satisfaction des intérêts dominants impliquait en effet que les populations soient tenues à l’écart des lieux du pouvoir, autrement dit que soit empêchée la «participation de chacun à la chose publique»; favoriser, au contraire, cette participation, c’était, quasi mécaniquement, mettre en question l’ordre des choses capitaliste. D’où, précisément, l’insistance sur la défense des minorités marginalisées. La question “stratégique”, pour le Pci était donc: comment faire en sorte que l’action politique correspondant au discours partagé par les communistes et les sociaux-démocrates bascule du “bon” côté, celui de la pratique la plus démocratique, qui correspond aussi à celui de la satisfaction des intérêts économiques et sociaux des couches dominées ? Et, hors de l’insistance sur la défense des groupes marginalisés, hors de la référence à la constitution, le seul point sur lequel Berlinguer pouvait mettre l’accent restait la pratique “quotidienne” des communistes italiens ; le principal capital du Pci était son histoire et son action concrète auprès des citoyens. Si Berlinguer choisissait de parler d’une “question morale”, c’était pour répondre à cette nécessité stratégique: il espérait pouvoir ainsi montrer clairement que les communistes sont “différents” parce qu’ils font ce qu’ils disent et parce qu’eux seuls ne cacheraient pas derrière leur discours des pratiques clientélistes.

Pendant 30 ans, cette “question morale” a été au centre de la vie politique italienne, comme le souligne sa récente évocation par Scalfari. Trente années marquées par les dérives du craxisme, par Tangentopoli, enfin par le berlusconisme ; mais aussi trente années pendant lesquelles le Pci, après s’être appelé «parti démocratique de la gauche», puis «démocrates de gauche», est devenu l’actuel «parti démocrate», l’abandon de la mention “de gauche” indiquant bien son évolution vers une organisation social-démocrate que l’on dira, pour faire vite, de type “blairiste”. Trente ans, en somme, pendant lesquels les traits de la vie politique italienne que dénonçait Berlinguer se sont plutôt renforcés, sans que les forces qu’il voulait faire émerger aient su ou pu faire basculer la pratique correspondant au discours “social-démocrate” du “bon” côté, celui de ce contre-pouvoir au développement du capitalisme néo-libéral dont lui-même, Berlinguer, rêvait en 1981.

Or, les clés permettant de comprendre cette dynamique particulière de la dite “question morale” ne sont pas à chercher ailleurs qu’au sein même de la pensée politique italienne.

Statua di Niccolo' Macchiavelli, Lorenzo Bartolini

On les trouve en premier lieu chez Machiavel, car tout, toujours, démarre avec lui. Machiavel laïcise le politique en le séparant de la morale, il montre qu’il y a là deux logiques, certes parentes, mais autonomes: parentes car toutes deux ont recours à la notion de devoir; autonomes car on doit distinguer du classique devoir moral un véritable devoir politique, qui peut, au besoin, entrer en contradiction avec son cousin moral.

Cependant, par le simple fait de tenir ce discours, Machiavel allait plus loin: il dévoilait ce qui était dissimulé derrière le discours moral; les princes, pour acquérir le pouvoir et le garder, agissent selon la logique du politique, mais racontent leur action dans les termes du discours moral. La logique de la conquête et de la domination – de quelques-uns sur les autres - ne peut se dire telle quelle ; elle ne se déploie qu’en se travestissant. Et il faut, à ce propos, relire le commentaire de Machiavel par Gramsci.

Gramsci se demande, en effet, pourquoi les idées de Machiavel n’ont pas fait “sens commun”. Les idées fortes de chaque époque, pense-t-il, et qui représentent l’esprit de ces époques – en bon marxiste italien, Gramsci reste hégélien - deviennent “sens commun”, c’est-à-dire des éléments constitutifs de la “philosophie commune”, celle que partagent, implicitement, tous les individus d’une même société. Une idée qui ne fait pas sens commun disparaît avec son époque, mais alors ce n’était pas une idée forte. On sait que Machiavel a été très vite mis à l’index – dès 1559 – et une forte tradition de lecture critique, faisant de lui le théoricien du cynisme politique et de la raison d’Etat – celle qui excuse toutes les pratiques des pouvoirs arbitraires - s’est développée, jusqu’à faire du “machiavélisme” tout à la fois une catégorie et un comportement politiques démoniaques. De sorte que, s’agissant de Machiavel, on a cette étrange catégorie formée d’idées qui continuent à être présentes, mais dont c’est le rejet qui est devenu sens commun. Les idées de Machiavel n’ont pas fait sens commun, mais plutôt “contre-sens commun”.

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Gramsci

Gramsci cherche à comprendre cette situation très particulière et raisonne ainsi: du fait même que le texte de Machiavel met au jour le rôle joué par le discours moral dans le procès de domination de quelques-uns sur les autres, à savoir le rôle de masque de ce procès même, les “princes”, ceux qui “dominent” et veulent continuer à dominer, se sont constamment efforcés de “désarmer” ce texte, en réajustant le masque moral: ainsi est né le machiavélisme.

Gramsci allait encore plus loin. Contre la mise à l’index de Machiavel, une lecture réhabilitant celui-ci s’est également assez vite développée, faisant fond sur l’idée que son oeuvre éclairait les peuples dominés, leur enseignant les moyens utilisés par les “princes” pour les maintenir sous leur domination. Le discours de Machiavel était en somme un discours révolutionnaire qui armait les masses contre leurs maîtres.

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Ugo Foscolo

Or, une certaine tradition de cette lecture de réhabilitation de la pensée de Machiavel s’est elle aussi constituée dans une perspective morale, l’auteur phare de cette tradition étant, selon Gramsci, Foscolo, lequel, dans les Sepolcri, loue Machiavel d’avoir dénoncé la cruauté des grands. Aux yeux de Gramsci, cette réhabilitation “morale”, pour éclairante qu’elle soit ou qu’elle ait été face à la lecture traditionnelle et que l’on pourrait dire “obscurantiste”, passe elle aussi à côté de son projet prétendu et participe, en définitive, de cette même lecture “obscurantiste”: elle réajuste le masque moral. Pour Gramsci, marxiste et dirigeant communiste, la seule manière de rendre justice à Machiavel impliquait, naturellement, de substituer à l’analyse “morale”, une analyse en termes de classes et de luttes de classes. Quelle que soit la pertinence qu’on accordera à une telle analyse, un élément essentiel demeure: la lecture gramscienne met en évidence, au coeur du propos de Machiavel, l’idée que le pouvoir est d’abord l’expression d’un conflit et qu’une lecture “morale” de ce conflit tend à le masquer.

Le débat politique à propos du berlusconisme l’a bien montré, dans lequel l’antiberlusconisme a souvent pris l’aspect d’une dénonciation morale, dénonciation des comportements personnels de Berlusconi lui-même et de ses proches ou alliés. Berlusconi, a-t-on beaucoup dit, devait son succès principalement au fait qu’une majorité d’Italiens se reconnaissaient en lui et dans son comportement, à la fois privé et politique; l’idée que le berlusconisme était à l’image de la société italienne tout entière n’était jamais très éloignée, notamment dans la presse étrangère – idée qui va de pair avec les discours attribuant aux peuples anglo-saxons ou germaniques le comportement “moral” dont les Italiens seraient incapables. Ce que pourtant Machiavel et Gramsci lecteur de Machiavel nous enseignent, c’est que, dès lors que la “question morale” se pose à propos du fonctionnement d’une société tout entière – d’un “bloc historique”, aurait dit Gramsci - elle ne peut plus être, précisément, une question “morale”, et l’expression même de “question morale”, dans son ambiguité profonde, masque la “vraie” question, à savoir: entre qui et qui se déroule le conflit du pouvoir ? Qui domine ? Qui est dominé ?

Il y a, en Italie, depuis Machiavel, une grande pensée politique laïque. Une pensée qui se reconnaît aussi à un style, celui pour lequel il est «plus convenable de suivre la vérité effective de la chose que son imagination» . C’est le style d’un Piero Gobetti, d’un Carlo Rosselli, du Lussu de la «Théorie de l’insurrection», de quelques autres encore... Non pas le style d’une pensée anti-morale, qui rejetterait toute position morale face aux questions politiques, bien au contraire, puisqu’il s’agit avant tout d’une pensée de l’engagement et de l’action, l’un et l’autre assumés comme tels et, à ce titre, d’une pensée inséparable d’une position personnelle dont, souvent, ses tenants ont eu à payer le prix. Mais cette pensée vise à écarter de la réflexion politique toute métaphysique. Que l’on songe à ce qui opposa, sur le fond, dans les années trente, un Rosselli aux communistes: non pas tant une conception différente du combat contre le fascisme que le refus d’une certaine métaphysique stalinienne. Inspiration que l’on retrouvera plus tard dans les écrits de Norberto Bobbio et dans son long dialogue avec les communistes.

N’est-il pas temps aujourd’hui de relire les textes de cette tradition si “italienne” ? Faute de quoi, et si les changements politiques, en Italie, devaient être mesurés à l’aune de la seule “question morale”, c’est sans doute Tancrède, le neveu du Guépard, qui, une fois de plus, aurait raison...

Patrick Goutefangea


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