Altritaliani
Passeurs de mémoires...

Souvenirs d’un « reporter » de 13 ans

Deux récits de François Codaccioni
mercoledì 6 maggio 2009

C’est à mon humble avis à la suite l’un de l’autre qu’il faut lire les deux récits, les deux témoignages que nous envoie obligeamment François Codaccioni. Autant parce que ce sont de beaux récits que parce qu’ils correspondent bien au thème du mois: "Passeurs de mémoire"; en outre, par une heureuse coincidence, ils arrivent à la veille des prochaines élections européennes. Ces courtes histoires vécues nous parlent d’une autre Europe, d’une Europe dont bien sûr il est heureux qu’ il nous reste encore des souvenirs. L’ Europe de la Guerre et de l’Occupation allemande en France, puis de la Libération par ces mêmes Français comme par les Anglais et les Américains, l’ Europe de la haine raciale qui, comme le montre le second récit, déchire les familles et les affections. Mais la photo, faite au moment et sur les lieux du premier récit, témoigne du bonheur retrouvé et de la reconquête de la paix non seulement pour la France mais pour tout le reste de l’Europe. Une Paix qui exigea de pénibles efforts de reconstruction morale et matérielle de la société, et qui donna une impulsion à une nouvelle vision de l’Europe non pas en tant qu’entité géographique mais aussi et surtout en tant qu’entité politique. Une preuve de plus que sans mémoire il n’y a pas d’Histoire, et que sans l’Histoire aucune société ne peut conserver ni son identité, ni les valeurs même de sa civilisation.

Nicola Guarino.

SOUVENIRS D’UN « REPORTER » DE 13 ANS

J’avais 13 ans… Mon père m’avait donné un vieux Kodak à soufflet, format 6 ½ X 11, et je gardais précieusement deux pellicules vierges (vous savez combien à l’époque il était difficile de s’en procurer). Ma grand-mère possédait une « campagne » aux Trois-Lucs, où nous habitions en permanence depuis que le bombardement du 27 mai 44 nous avait fait fuir le centre de la ville.

Depuis le 15 août, nous savions que les « Anglais » avaient débarqué en Provence. Ce n’était pas les journaux de l’époque ni la radio de Londres, copieusement brouillée par les Allemands, qui pouvaient m’éclairer sur la nationalité exacte de nos libérateurs. Dans mon esprit, il y avait les Allemands d’un côté et les Anglais de l’autre.

Tous les jours, nous voyions passer des colonnes d’Allemands en retraite, harassés de fatigue, dormant dans les fossés et mourant de soif. Certains me disaient : « fini…la guerre ». Je me gardais bien de répondre, mais brûlais d’envie de leur demander où étaient « les Anglais ». Les derniers que je vis passer sur la route, le 21 août dans la soirée, mentionnaient souvent le nom d’Aubagne dans leurs conversations entre eux. Puis la route resta vide.

Le 22 dans l‘après-midi , j’étais assis avec un copain sur un muret de pierres sèches à l’entrée des Trois-Lucs, dominant le route de Valentine. Nous vîmes tout à coup apparaître, en colonne de chaque côté de la route, deux files de soldats portant des uniformes qui ne ressemblaient en rien à ceux des Allemands. Les « Anglais » !!! D’un bond, nous fûmes en bas du mur et nous jetâmes dans les bras des premiers arrivants. Ils me paraissaient bien basanés pour des Anglais, mais je me souvins que pendant la première guerre mondiale des troupes indiennes avaient campé aux Trois-Lucs. Ceci expliquant cela, je les saluai d’un chaleureux « Good Morning » (ce que j’avais retenu des cours du prof d’anglais au lycée Thiers ne me permettait pas encore de faire la nuance entre « good morning » et « good afternoon »). Ces braves gens nous rendirent nos salutations dans une langue que je fus incapable d’identifier comme étant celle de Shakespeare- en arabe.

Le temps d’ameuter parents et amis, je fus bientôt de retour sur la route avec mon Kodak ; d’autres troupes arrivaient, et puis des chars. Le mystère fut éclairci et notre joie immense de découvrir qu’il y avait une armée française et que c’était elle qui nous libérait, composée de Maghrébins, de Pieds Noirs, de Corses et de Français du Continent. Je ne sais plus si c’était le 1er ou le 3è bataillon de tirailleurs Algériens.

Un officier me présenta une carte Michelin et me demanda où ils se trouvaient ; je lui indiquai le carrefour des Trois-Lucs, dont le nom à l’époque n’apparaissait pas sur les cartes. Toute la population était dehors, manifestant une joie indescriptible, donnant à boire et à manger à nos soldats, qui nous livraient pêle-mêle leurs expériences et leurs opinions politiques : les Anglais, les Américains, De Gaulle…Que de découvertes, et que d’exclamations ! Certains repartirent le soir même en direction de Saint-Julien et de Marseille ; beaucoup restèrent encore quelques jours, campant un peu partout, installant des batteries d’artillerie. Nuit et jour nous étions arrosés d’obus allemands tirés, paraît-il, depuis le Racati. Plusieurs de nos batteries furent atteintes et certains de nos artilleurs y laissèrent la vie… Et puis enfin Marseille fut libérée.

Voilà mes souvenirs de ces jours qui restent parmi les plus beaux de ma vie.

*

CELINE EST A LA MODE

Céline est à la mode et l’antisémitisme est de retour. En fait je ne crois pas qu’il ait depuis la guerre jamais disparu. Je me souviens des insultes que mes camarades du lycée St Louis, futurs St Cyriens et élèves de l’Ecole navale, adressaient en 1948 à mon ami Moïse Rabinovitch. Je me souviens de l’évêque de Rennes, venu à Dinard pour bénir les bateaux et qui n’avait pas raté une si belle occasion de vitupérer contre les Juifs. Je me souviens des propos tenus ici et là dans la bonne et la moins bonne société, et de certaines protestations indignées lorsque Jean-Paul II avait déclaré que les catholiques devaient se repentir pour le mal que l’Eglise avait fait aux Juifs.

Je me souviens aussi de la guerre, de l’Occupation et des cours de catéchisme que je suivais aux Trois-Lucs ; j’avais 9 ans en 1940, et je n’aimais pas les Juifs puisqu’ils avaient tué le Fils de Dieu. J’aurais eu bien d’autres raisons de les détester si j’avais été attentif aux théories du Maréchal Pétain et de son entourage ; mais à cet âge j’étais complètement imperméable aux théories de Vichy.

Et puis il y avait Joseph Lévy ; c’était à la fois l’employé et le « compagnon » de ma grand-mère. Mes parents ne l’aimaient pas, non pas parce qu’il était juif, mais parce qu’il tenait dans la famille une place qui selon eux ne lui revenait pas. Ma grand-mère était veuve, et propriétaire à Marseille d’un commerce d’alimentation. Joseph tenait la boutique. C’était au 2 rue Halles Delacroix, dans ce quartier où j’ai passé une bonne partie de mon enfance, parmi les petits commerçants, les poissonnières, les « revendeuses » et les clochards.

Mais pour l’heure j’habitais aux Trois- Lucs et descendais tous les matins à Marseille pour suivre mes cours au lycée Thiers. Je prenais mon déjeuner en compagnie de ma grand-mère et de son compagnon, avant de reprendre mes cours et de remonter le soir aux Trois-Lucs. Joseph se montrait amical envers moi, et il ne m’était pas antipathique bien qu’il eût tué le Fils de Dieu.

En Novembre 1942 les Américains avaient débarqué en Afrique du Nord et les Allemands étaient entrés dans la zone jusqu’alors dite « libre ». Quelques mois plus tard, (c’était le 23 Janvier 1943), mes parents furent prévenus par ma grand-mère que Joseph avait été arrêté pendant la nuit par la police française : désespérée, elle demandait que je descende habiter avec elle.

Elle me raconta qu’il y avait eu une rafle pendant la nuit ; la police montait dans tous les étages, se faisait ouvrir les portes et contrôlait les cartes d’identité. Tous ceux dont la carte portait la mention « JUIF » étaient aussitôt emmenés. « Pour un simple contrôle », disaient les agents : Joseph voulait partir sans pardessus. « La nuit est froide, lui dit le policier, vous devriez vous couvrir ». Joseph suivit ce conseil, puis, avant de partir, il laissa à ma grand-mère sa chevalière en or et une jolie montre de gousset. « Tenez, lui dit-il, vous la donnerez à votre fils, et s’il n’en veut pas vous la donnerez à François quand il sera plus grand ».

Comme lui des milliers d’autres Juifs furent emmenés cette nuit là à la prison des Baumettes, hommes et femmes, adolescents, enfants en bas âge et vieillards. Dans certaines avenues stationnaient des camions pleins de gardes-mobiles, casqués. « Ce sont ceux-là, disait ma grand-mère avec dégoût, qui ont emmené Joseph ».

Le « simple contrôle » durait déjà depuis plusieurs jours. Les employées de certains commerçants emmenés aux Baumettes réussirent à se faire ouvrir quelques cellules et à prendre les bébés qui s’y trouvaient enfermés avec leurs mères. J’accompagnais tous les soirs ma grand-mère Boulevard d’Athènes, au siège de la police nationale, pour essayer d’avoir des nouvelles de Joseph. On nous montrait de longues listes de noms qui, soi-disant, étaient ceux des personnes qui allaient être libérées. Puis un jour nous reçûmes un message de Joseph ; il nous annonçait que lui et les autres étaient envoyés à Drancy, dans la banlieue parisienne. Entre midi et 2 heures, nous montions à la gare St Charles, à l’arrivée du train de Paris dont ma grand-mère espérait encore voir descendre son compagnon.

Entre temps elle et moi avions pris la relève au magasin ; j’avais 12 ans, je l’aidais comme je pouvais lorsque je n’avais pas classe. J’avais appris à tenir la caisse, à rendre la monnaie. Le soir, c’était moi qui fermais la boutique. Il y avait sur le trottoir un lourd banc de bois, long de 3 mètres, sur lequel étaient disposées les corbeilles de marchandises. Après avoir enlevé les corbeilles, je dressais le banc à la verticale et le faisais pivoter sur un angle pour le mettre à l’intérieur. Puis je fermais les panneaux de bois, bloqués à l’extérieur par une grosse barre métallique.

Lorsqu’il fallait renouveler le stock, je louais un charreton à bras et embauchais un des clochards qui traînaient en permanence autour des halles. En général c’était Louis, un Parigot à l’accent faubourien, un peu dingue mais toujours serviable. « J’peux pas vous abandonner ! » disait-il à ma grand-mère. Louis tirait le charreton, moi je m’occupais de la commande et nous partions chez les grossistes.

Les marchandises étaient bien modestes en ces temps de restrictions : Maïzena, levure, poivre, boites contenant un mélange où dominait la sciure de bois, truffes. J’avais traduit en allemand tous les écriteaux pour essayer d’attirer la clientèle des soldats allemands ; ceux-là c’était surtout la levure et les truffes qui les intéressaient.

Puis un nouveau et dernier message de Joseph nous parvint : « Partons pour une destination inconnue ».

Ce fut tout.

*

Nous savons maintenant que le 23 Mars 1943 Joseph Lévy fut emmené avec le convoi N° 52 de Drancy au camp d’extermination de Maidanek, en Pologne.

Aucun n’est revenu de ceux qui avaient été raflés à Marseille en même temps que lui.

François CODACCIONI


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