Altritaliani
Fuori da leggere - rubrique sur les écritures contemporaines

Histoires de peintures, Daniel Arasse

Denoël 2004
mercoledì 6 giugno 2012 di Alexander Lebier

Terrible accident sur la route sinueuse, aux multiples embranchements et nombreux contresens, de l’Histoire de l’Art. Un mort, Daniel Arasse.

A lire ses Histoires de Peintures, ce qui frappe tout d’abord, c’est qu’on l’entend. J’entends par là qu’on écoute une parole, qui donne à entendre l’indicible par excellence: ce qui passe par le regard. Retranscription d’une série d’émissions radiophoniques, le livre restitue dans toute son oralité le voyage mémoriel d’un homme se sachant condamné par la maladie, et qui n’en demeure pas moins enthousiaste. Qu’il revienne sur une vie de recherches, de découvertes et de conjectures, ou qu’il esquisse de futures pistes, Arasse semble toujours nous livrer la primeur de ses pensées allant, bien sûr, à sauts et à gambades. Le parallèle avec Montaigne ne s’arrête pas là.
Ce livre est comme une conversation au coin du feu avec un ami, au soir de sa vie. Simplement, on se tait pour l’écouter égrener ses souvenirs, convoquer des images par ses mots. Le rythme du discours ; ses pauses, son articulation même font que l’on entendrait presque, à le lire, la texture de la voix, comme on voit ce qu’il évoque. Et pourtant, ni la voix ni les images ne sont là.
Voilà pour la singularité du décor.

Si un portrait est toujours une méditation sur le temps qui passe, ces vingt-cinq épisodes tracent bien en filigrane un autoportrait, pudique et sensible, de l’historien d’Art en voyageur du temps et de l’espace, et dont la vie fut éminemment liée à l’Italie, berceau d’un pan majeur de l’Histoire des représentations. Par petites touches, il en offre un guide amoureux, passionné, de musées célèbres en couvents plus discrets, avec pour point de départ la question qui gît en tout un chacun: «Qu’est-ce qui fait qu’un tableau, une fresque, un lieu de peinture, me touche ?» Et d’ajouter qu’il en cherche encore la réponse. Cette question qui l’a accompagné toute sa vie, est née alors qu’il effectuait un premier voyage à Rome avec ses parents, à l’âge de quatorze ans. Là, il tombe en arrêt devant les fresques de Raphaël. C’est certes anecdotique, mais néanmoins fondateur, car il ressent pour la toute première fois qu’une peinture classique non seulement raconte une histoire, mais de plus qu’elle la pense ! Ce qui est absolument brillant chez Arasse, c’est qu’il parvient tout à fait, sans jamais tomber dans la pédanterie, à transmettre à ses lecteurs-auditeurs cette intelligence de la peinture, des œuvres elles-mêmes. Comprenons-nous bien: il ne s’agit pas là de se substituer à l’inconscient du peintre, de retrouver le regard de Léonard ou de l’un de ses contemporains sur tel ou tel tableau. Non, la peinture est «quelque chose qui pense, et qui pense sans mots.» Dès lors, il nous suffirait presque de l’observer. Le professeur qu’il fut relate plaisamment les exposés de ses étudiants de première année, qui pour certains décrivaient une Annonciation sans avoir lu un traître mot de la Bible. Hormis une indignation légitime, loin de se moquer d’eux, il trouva l’expérience sensationnelle ! L’étonnement est le préalable de l’érudition. Loué soit Arasse, pour avoir traqué le détail maintes et maintes fois, être revenu sur les lieux de peinture afin d’examiner, quand cela était possible, les œuvres à l’endroit même où elles étaient censées figurer; pour s’être livré inlassablement à de véritables enquêtes de détective, semées d’embûches, de rebondissements et d’ impasses ; la sienne est redoutable. Et c’est avec une humilité sans égale qu’il la partage, pour notre plus grande joie.

Mais ce qui retient encore davantage mon attention, c’est le voyage hors-normes auquel nous invite Arasse, dans une topographie d’un Ailleurs mentalement constitué. Cet Ailleurs s’esquisse au fil de sa mémoire, dessinant un pays-musée imaginaire, l’Arassie (au sens où l’on parle de Stendhalie). Et l’Italie, est, une fois encore, la matrice de ce paysage mémoriel, en cela qu’elle est inextricablement liée à ses débuts d’historien d’Art. Un projet de thèse volé dans sa voiture à Florence en 1966, et voilà qu’Arasse se retrouve à changer du tout au tout de sujet, pour se pencher sur l’unique chose qui lui reste: la mémoire. Ou plus exactement, l’Art de la Mémoire, et celui de la Rhétorique. Ce qui est tout simplement extraordinaire, c’est qu’Arasse met ici en branle des procédés mnémoniques antiques en même temps qu’il les explique. Cet Art de la Mémoire consistait, à une époque où les orateurs ne connaissaient ni papier ni notes, à mémoriser l’articulation de leurs discours en recourant à une représentation mentale de lieux architecturaux. Arasse se livre à cet exercice, mais à l’échelle macrocosmique: les pièces de son parcours imaginaire sont ici des musées, des églises, des palais, sur un territoire dont l’épicentre est l’Italie, mais qui s’étend de Dresde à Londres et Madrid. Et dans chaque pièce se trouve bien sûr une œuvre, c’est-à-dire une rencontre, une surprise, une histoire, renvoyant à d’autres histoires...

Voilà pourquoi ce précis d’Histoire(s) de l’Art, concentré sur la période allant de l’invention de la perspective jusqu’à la disparition de la figure, allie sublimement Mémoire et Rhétorique en nous entraînant dans une pérégrination géographique et intime. Ce n’est pas le testament, mais le plaidoyer d’un des derniers honnêtes hommes en faveur du nomadisme intellectuel, afin de comprendre le passé sans en faire la satire.

Alexander Lebier

Histoires de Peintures, Denoël 2004 (rééd. Folio-poche 2006) (ISBN 2070320812); transcription de la série des 25 émissions diffusées sur France Culture pendant l’été 2003 (livre, CD-Rom sous mp3 et cahier de 45 illustrations en couleurs).

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